Voyez-vous, je fais partie de ces gens compliqués qui se demandent d'où vient ce qu'ils mangent. Non que je me nourrisse de produits estampillés bio censés me rendre immortelle, j'ai depuis longtemps fait mon deuil, si je puis dire, du forfait illimité en ce bas monde. Je ne pèse pas non plus lipides et glucides, telle la riante Thémis, dans le fol espoir de rentrer dans un pantalon taille 34. Celles qui ont hélas vécu la triste expérience de la position assise sans le douillet coussin celluliteux fourni avec le deuxième chromosome X, savent désormais comme moi à quel point la nature est bien faite.
Foin de tout cela, j'essaie seulement de faciliter ma digestion en apaisant ma mauvaise conscience de bobo sur-nourrie. Veto sur les fruits et légumes produits hors CE ( non conformes aux normes sociales et sanitaires de chez nous, les riches), haro sur les cuisses de grenouilles et les crustacés (abattus selon des procédés un peu trash pour ma sensibilité de jeune fille en fleur), niet en ce qui concerne le veau et l'agneau (ah, mais je ne mange pas de bébés, tout de même, soyons sérieux cinq minutes). Conscientisée jusqu'au tréfonds de la paroi gastrique, je ne consomme de la viande que deux à trois fois par semaine (note pour les élèves de Pétronille : oui, la charcuterie c'est de la viande) parce qu'on dira ce qu'on voudra, ça reste un morceau d'animal mort qui, jusqu'à preuve du contraire, ne m'avait rien fait.
Vous serez d'ailleurs bien aimables de ne pas perdre votre précieux temps (je ne voudrais pas plomber l'ambiance mais il semble certain que nous allons tous mourir un de ces quatre) en vous commettant dans une tentative de provocation du pauvre ("et du chevreau t'en manges pas ? C'est vachement bon pourtant") ou en vous aventurant dans un cours de darwinisme revisité sauce big mac ("oui mais les animaux, ils sont pas intelligents comme nous qui avons inventé la télécommande et puis on les élève pour les manger, alors..."). Je vous préviens amicalement parce que nous sommes entre gens de bien et que je ne veux me brouiller avec personne. Si l'un d'entre vous outrepasse mon avertissement, qu'il ne vienne pas pleurer après. C'est comme pour les longs trajets en voiture. Celui qui n'a pas pris ses précautions avant, je ne veux pas l'entendre geindre.
Bardée de tous ces beaux principes, j'étais invitée à déjeuner vendredi à la suite d'une assemblée générale dont je suis censée écrire le compte-rendu pas plus tard que bientôt. Au bout d'une longue tablée quasi-exclusivement masculine, je mastiquais pensivement ma pièce de boeuf saignante, me demandant quel était ce morceau d'une conformation un peu bizarre. Je fis part à mes voisins de table de ma circonspection. Interrogée, la serveuse nous répondit alors dans un sourire éclatant de vraie professionnelle de la gastronomie à la française : "c'est du pavé de biche".
O rage, ô désespoir, ô omnivorie ennemie. Moi, miss sfw, grande amie devant l'Eternel de toutes les bestioles un tant soit peu sympathiques, descendante incontestée de la tribu des Kro Meugnon*, infatigable pourfendeuse de viandards, chasseurs et toreros, j'ai mangé la maman de Bambi.
*Quoi, vous n'avez pas encore lu "Maliki broie la vie en rose" ? La honte.