Ce rêêêêêve bleu (part II)
Par Miss SFW le mercredi, septembre 12 2007, 20:50 - Leader cheap - Lien permanent
Voilà plus d'une semaine, je promettais à au moins deux lecteurs une démonstration de mesquinerie ricanante à l'endroit de notre président bien-aimé et de sa prose à visées pédagogiques.
Avant toute chose j'aimerais faire remarquer la qualité littéraire dudit document (non pas ce billet, la lettre adressée aux profs, suivez un peu et reconnaissez au passage ma munificence) et saluer le travail de celui qui l'a écrit (qui peut-être n'importe qui, excepté celui qui l'a signé. Ca s'appelle l'organisation administrative). J'entrevois deux hypothèses :
- Pour la circonstance notre président bien-aimé nous a sorti son normalien de service, celui qui a eu le bac avec mention et écrit presqu'aussi bien qu'un titulaire du certificat d'études cuvée 1932.
- Après la pression insoutenable des élections et son cortège de discours écrits à la va-vite, le monsieur-qui-écrit-à-la-place de notre président bien-aimé et qui ne m'avait jamais vraiment convaincue sur la forme (pour le fond, je préfère ne pas m'exprimer ici, on ne sait jamais des enfants peuvent me lire) a enfin eu le temps de se reposer. Une nourriture saine et équilibrée, un maître de bonne humeur et un emploi stable (c'est pas mal quand même, un CDD de 5 ans), ça vous requinque un plumitif.
Toujours est-il que j'ai réussi à lire la lettre adressée aux enseignants (et envoyée la veille aux petits copains journalistes. A tout seigneur, tout honneur) et je ne regrette pas mes efforts. Moi qui adore le désuet, le vieillot, les délicieux effluves de la IIIe République (pas la fin, hein, bande de mal-intentionnés), j'ai été servie au-delà de mes espérances. Au coeur des considérations générales et assez oiseuses de notre président bien-aimé comme quoi l'école c'était mieux avant, le respect se perd ma bonne dame, ah ces jeunes générations ce qu'il leur faudrait c'est une bonne gu... - heu, non, j'ai rien dit - se nichait une véritable perle, une madeleine de Proust qui me rappela mes plus kitschissimes lectures.
Moi qui vous écris, j'ai ingurgité en mon jeune temps la quasi-intégrale de la Comtesse de Ségur (il faudra que j'en parle à mon analyste, ça pourrait le faire avancer). Pour ceux qui ont oublié les longues pages de morale bien-pensante de grenouille de bénitier qui jalonnent son oeuvre, vous trouverez tout cela sur Gallica.
Toujours est-il que grâce à son interventionnisme éducatif (rien que l'idée m'amuse), notre président bien-aimé m'a replongée pendant quelques minutes dans la grâce surannée de mon enfance anachronique. Jugez plutôt :
"Récompenser le mérite, sanctionner la faute, cultiver l'admiration de ce qui est bien, de ce qui est juste, de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est vrai, de ce qui est profond, et la détestation de ce qui est mal, de ce qui est injuste, de ce qui est laid, de ce qui est petit, de ce qui est mensonger, de ce qui est superficiel, de ce qui est médiocre, voilà comment l'éducateur rend service à l'enfant dont il a la charge et comment il lui exprime le mieux l'amour et le respect qu'il lui porte."
Que du bonheur. A côté de ça, Sophie Rostopchine* est une dangereuse révolutionnaire gauchiste.
* Si ce nom soulève une interrogation qui confine à l'angoisse existentielle, je rappelle que Wikipedia, c'est pas fait pour les chiens. Et également que c'est le nom de jeune fille de la Comtesse de Ségur qui, elle aussi, était russe (cf billet précédent).
Commentaires
Un truc me frappe, là. Genre pan dans les dents, d'ailleurs. Le beau et le laid ça s'apprend à l'école ? Mais il est malade, ce mec ? Il va pas bien ? Ça rend service aux gens, qu'on leur enseigne le beau et le laid ?
Non mais parce que si c'est ça l'éducation, vous foulez pas, y a TF1 hein...
Par ailleurs, ça tombe bien, j'ai un parfait exemple de détestable "petit" et "laid" (et "injuste" et "mensonger" aussi) qui me vient à l'esprit. Comme quoi j'ai bien appris ma leçon.
Krazy Kitty (en même temps, il n'y a qu'un commentaire, on voit mal à qui d'autre je pourrais répondre) > C'est justement là que le texte prend toute sa saveur : le bien et le mal sont des données objectives qui s'enseignent comme l'arithmétique. On rejoint ici la fameuse morale bourgeoise du XIXe siècle. Celle-la même qui avait, en son temps, considéré que Mme Bovary (LE classique parmi les classiques des programmes de lycée) c'était de la crotte de bique voire de la pornographie de bas étage. C'est-y pas amusant ?
Ton commentaire m'a également fait tilter, pan dans les dents itou. Quand je vous disais que ce texte était vraiment bien tourné. Le parallèle beau/bon/juste est un best-seller de la pensée classique (et même platonicienne si ma mémoire ne me fait pas défaut. Merci à l'Education Nationale et à certains puits de science qui furent, les malheureux, mes professeurs). Du coup, la formule de notre président bien-aimé serait un clin d'oeil complice en direction des nantis de la culture littéraire (encore une espèce menacée) que ça m'étonnerait pas. Genre : vous voyez, vous n'avez pas voté pour moi mais on partage plein de choses, en fait, et je suis votre ami alors que personne ne vous aime.
Comme quand, dans une soirée où tu t'ennuies passablement, tu vas innocemment fredonner du Elliott Smith près de la serpillère mâle en Converse et tee-shirt pourri appuyée au mur le plus sombre, à laquelle personne n'a adressé la parole depuis plus de deux heures. Statistiquement, tu ne peux pas te planter.
La communication politique, c'est quand même le degré ultime de la civilisation.
Amusant cette petite critique qui touche tellement juste. Brusque retour en arrière, il faut former du bon citoyen, la république est en danger, l'élite s'inquiète.
"la détestation [...] de ce qui est petit, de ce qui est mensonger". Je ne peux que m'empêcher de sourire à la lecture de ce passage, qui me semble renvoyer directement à l'auteur de la lettre...