Un peu d'amour et quelques cendres
Par Miss SFW le vendredi, septembre 28 2007, 10:17 - Love actually - Lien permanent
Cette semaine, une amie du couple a trouvé sur la porte un mot. « Prévenir la gendarmerie ». Derrière cette porte, André et Dorine Gorz, respectivement 84 et 83 ans ont choisi de mourir comme ils avaient vécu, ensemble. Le philosophe et journaliste écrivait à son épouse, dans un ouvrage paru l'an dernier : «Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. »
Je vous épargnerai la biographie d'André Gorz, qui serait pure forfanterie de ma part, puisque j'ignorais il y a encore une semaine jusqu'à son nom, inculte crasse que je suis. Je vous recommande plutôt la lecture d'une des dernières interviews du couple, parue le 26 octobre 2006 dans « Le Monde des livres » qui traduit en quelques lignes la bouleversante limpidité de la relation qui a uni ces deux intellectuels, lui apatride avant d'être français, elle de nationalité britannique. Dorine Gorz était malade depuis les années 80 et son mari avait pris sa retraite pour l'accompagner dans ce combat perdu d'avance mais qu'ils auront mené à deux.
De ce suicide que la notoriété d'André Gorz a rendu public, il reste l'image lumineuse de deux êtres auxquels plus d'un demi-siècle de fusion charnelle et intellectuelle n'aura pas suffi pour s'aimer tout leur soûl et que l'épreuve du quotidien comme celle de la maladie n'auront pas réussi à éloigner l'un de l'autre.
De quoi nous bousculer sérieusement dans notre cynisme blasé d'enfants du divorce et du couple libre.
Le hasard ou la nécessité ont voulu que je fusse doublée ce matin par une conductrice manifestement perturbée, qui après avoir surpris quelques automobilistes en dépassant rageusement sur un rond-point s'est brusquement arrêtée sur le bas-côté (tous mes hommages aux réflexes stupéfiants du conducteur de la camionnette qui me précédait) avant de s'écrouler sur son volant et d'enfouir son visage dans ses mains.
Dix kilomètres plus loin, un camion de pompiers stationnait au bord du fossé et ceux-ci s'affairaient autour d'un corps masculin étendu dans l'herbe dont je ne voyais que deux jambes couvertes de plaies sanglantes. Une femme d'une quarantaine d'années venait de garer sa voiture et arrivait en courant, serrant convulsivement contre elle son sac à main, rempart dérisoire contre le malheur sans nom qui l'engloutirait peut-être dans quelques secondes.
Absorbée depuis l'élection de qui-vous-savez dans une sotte misanthropie et obnubilée par la déception égoïste de mes petites opinions personnelles, j'avais tout simplement oublié à quel point c'était beau, unique et fragile, un être humain.
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