La presse française est un gisement inépuisable de motifs pour se gausser. Prenons par exemple le numéro d'avril du "Journal de la maison". D'aucuns s'étonneront et ne manqueront pas de rendre publique leur surprise de me voir feuilleter un magazine populaire de décoration intérieure en lieu et place des Inrockuptibles ou du Monde Diplomatique. Je leur répondrai qu'il y a tout autant matière à rire dans la presse féminine que dans les grands journaux sérieux. Dès lors, pourquoi se priver de ces précieux instants de gondolage ? Qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse, comme disait l'autre.

Les magazines de décoration ont ceci en commun avec les journaux de référence qu'ils suivent aveuglément les modes, hurlant plus fort que les loups parmi lesquels ils se sont invités. Depuis quelques mois, leur lecteur subit un véritable raz-de-marée d'écologisme niais et béat. C'est à celui qui fera la Une la plus verte, la sélection d'articles les plus bio, le reportage le plus écologiquement correct. L'exercice donne lieu à des titres consternants : "so biotiful", "my déco is écolo"... J'en passe et des pires.

Dans le salmigondis idéologique de la boboïtude décomplexée, on mélange hardiment convictions écologistes, préoccupations sociales et quête spirituelle. Allez, je vous fais un lot, chère madame, on l'a aussi en panier-cadeau pour offrir. Amis de la rigueur intellectuelle, passez votre chemin. Et tant que vous y êtes, changez de siècle parce que là, vous gênez le passage de la branchouille conscientisée.

Le Journal de la Maison consacrait donc une double page à la consommation "responsable" qui consiste en substance à jeter toutes vos anciennes babioles irrémédiablement entachées de non-écologitude pour les remplacer par de tous nouveaux, tous beaux et surtout irréprochables objets estampillés AB. Ou Max Havelaar si vous êtes droitier ou astigmate. L'article s'intitulait "une déco éthique" ( joli travail sur les sonorités, bravo) et débutait par :"Recycler c'est bien, acheter bio aussi, mais si l'on veut vraiment faire une différence et donner une chance à notre planète, il va falloir aller encore plus loin" (note de la mesquine de service : Euh, genre sur Mars ?).
A ce stade de ta lecture, tu te dis que là, il va y avoir de la méchante orthodoxie écologique et tu te prépares déjà à culpabiliser avec tes brioches industrielles aux pépites de chocolat emballées individuellement dans le placard. Manquerait plus qu'il y ait une descente de la milice verte et tu es fait comme un rat, un bol de pop-corn OGM dans la main droite et un gobelet en plastique jetable dans la main gauche.
Inexorable, l'article poursuit : "La pensée écolo (...) c'est aussi s'opposer à la surconsommation et favoriser la production qui a un sens en encourageant le savoir-faire des artisans du Pérou, d'Afrique du Sud ou autre" (note de la mesquine de service : moi j'aurais mis "ou d'ailleurs", ça faisait moins condescendant, enfin bon, j'dis ça hein...). Pour la surconsommation je vois bien le lien avec l'écologie, jusque-là je suis.
Par contre, pour l'artisanat old-school-c'était-mieux-avant... Je suis peut-être un peu basse de plafond mais je ne vois pas pourquoi surexploiter les gens, les faire travailler quatorze heures par jour ou attacher des enfants de cinq ans aux machines pour qu'ils n'aillent pas jouer ce ne serait pas écologique et ça menacerait la planète. On peut très bien le faire dans une usine aux normes iso-trucs, qui n'utilise que des produits recyclables et plante un eucalyptus en Indonésie chaque fois qu'un de ses employés de moins de douze ans perd un bras dans la machine. Donc là désolée, mais je ne vois pas l'enchaînement logique. Mais bon, le titre de l'article est un fourre-tout, alors ne chipotons pas.

Je note toutefois que je ne suis pas la seule à m'être pris les pieds dans les circonvolutions du contorsionnisme éthico-bio-correct. Dans la sélection d'articles (ah ben oui, le but c'est quand même de vous faire acheter des objets inutiles), tout à coup mon oeil fut frappé (ailleuh) :



Ah ben dis donc, moi qui croyais que dans un monde éthiquement correct les enfants allaient à l'école au lieu de travailler... Non ça c'est valable pour les vrais enfants, les nôtres. Pas ceux de la rue du bout du monde qui sont quand même mieux à fabriquer des cabas qu'à traîner dehors.

J'avais bien compris que les grands rêves de fraternité des chrétiens-sociaux à la grand-papa étaient définitivement obsolètes mais enfin à ce point...