Je vous parle d'un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître. L'époque où les partis d'extrême gauche ne faisaient encore pas leurs assemblées de sections locales dans une smart et où tout lycéen pouvait se confronter avec Marx et Proudhon sans user ses précieux yeux sur les petits caractères de la collection Garnier Flammarion en allant simplement à la rencontre de l'indéboulonnable trio de militants qui distribuaient des tracts à l'entrée de l'établissement. Parfois même, la qualité du service public de l'époque te permettait de disposer de ton propre militant. Partageant les mêmes cours de philo que toi, tu le reconnaissais dès le mois d'octobre alors qu'il se tortillait de douleur sur sa chaise, ne pouvant supporter plus longtemps les péroraisons bourgeoises de ce sale spinoziste de prof.

Si tu avais le cran d'entamer la conversation avec ces parias que les autres prenaient soin d'éviter en regardant ailleurs avec la même conviction que toi, aujourd'hui, quand tu fixes avec opiniâtreté ce fichu feu qui ne veut pas passer au vert alors qu'une gamine roumaine t'agite son bout de carton pourri sous les yeux, tu pénétrais alors dans un univers merveilleux et inconnu de révoltes épiques, de résistances héroïques et de beaux soldats sans uniforme aux grands yeux clairs et au front pur. Avec la patience infinie des évangélistes, les missionnaires de la lutte des classes entreprenaient ta conversion. Tu les écoutais pendant des heures. Ce faisant, tu justifiais leur militantisme, les heures passées dans d'arides lectures et le sacrifice de leur adolescence sur l'autel du matérialisme dialectique. Eperdus de gratitude, ils ne demandaient même pas à te convaincre et te laissaient voler leurs connaissances, leur énergie et quelquefois un camarade qui n'avait pas encore totalement renoncé à l'insoutenable légèreté de l'être.

Tu repartais alors, les yeux pleins d'étoiles rouges et l'esprit résonnant de mots nouveaux au goût exotique : extrême-centre, social-traître, impérialisme, Cronstadt... Même leurs injures avaient une saveur différente et j'appris avec ravissement l'épithète charmant de vieux stal'. Le vieux staliniste est au trotskiste ce que le supporter du PSG est au balayeur de gradins arabe. Approximativement. Un mélange fort peu ragoûtant de totalitarisme et d'archaïsme, le tout arrosé de vinasse bon marché. Bref c'était, à l'époque, l'insulte ultime.

Bien des années plus tard, alors que je commettais une émission hebdomadaire consacrée à la musique de sangliers, le hasard ou la nécessité avait placé sur ma route le chargé de promotion d'un petit label indépendant français. Si je goûtais assez peu les choix musicaux de son employeur, nos longues discussions téléphoniques étaient un vrai bonheur. Nous parlions de tout, étions d'accord sur tout, avions connu à peu près le même parcours politique et musical et partagions la même haine féroce de la boboïtude décomplexée. Cette gémellité d'âme m'avait même amenée à écouter d'une oreille complaisante, puis à apprécier modérément Aqme, groupe de neo-metal à la française dont la seule évocation par tout autre que mon correspondant préféré m'aurait inévitablement menée à la nausée.

Lors d'un de ces passionnants échanges le cher garçon, à l'appui d'un flot d'imprécations contre la rebellitude nantie, me raconta une anecdote. Il avait imprudemment invité chez lui un quelconque groupe de pseudo-punks des quartiers chics, aspirants révolutionnaires pour les deux mois à venir qui exprimaient leur colère contre papa et maman en placardant des posters du Che au-dessus de leur lit de chez Roche-Bobois. Alors que la conversation virait déjà à l'aigre, le chanteur du groupe, croyant concéder une faveur insigne au misérable smicard qui le recevait, crut bon de s'esbaudir devant la photo en noir et blanc teeeeellement pittoresque accrochée au mur. Il s'agissait du grand-père italien immigré de son hôte, immortalisé dans l'exercice de son métier hyper glamour, à savoir maçon. Et l'autre de s'écrier sur la sublime beauté de la classe ouvrière de cette époque bénie où les pauvres avaient de vraies têtes de pauvres. Pour finir, il lui assène le coup de grâce en lui proposant d'utiliser la photo pour faire la couverture du prochain album du groupe. On a beau avoir remisé toute sa collection d'albums des Bérurier Noir, on n'en est pas moins un être humain, avec ses limites dans la maîtrise de soi. Le grand-père en question, si je me souviens bien, n'était plus là depuis bien longtemps pour témoigner de l'authenticité de ce métier où l'on travaillait avec ses mains mais sans filet et était mort en working class hero. Mon chargé de promotion favori indiqua assez sèchement la direction de la sortie au gentil rebelle. Alors que j'abondais en son sens et partageais vigoureusement son indignation, il conclut dans un long soupir désabusé : "de toute façon, je ne suis qu'un vieux stal'". J'en fus estomaquée tant je partageais ce sentiment d'avoir été oubliée comme une vieille harde élimée au bord de la route de la politique à paillettes.

Vincent, où que tu sois et quoi que tu fasses, pour ces deux secondes où je ne fus plus complètement seule, je t'aime.


* : Si tu ne sais pas à quoi ce titre fait référence, tu n'as manifestement pas l'âge minimum pour te promener sur ce blog. Bon, pour cette fois, je veux bien passer l'éponge. Tu vas là, non je n'attends pas que tu aies fini tes pepito, tu écoutes et oui, tu as le droit de pleurer pour exprimer ta légitime émotion.