Rassure-toi lecteur attentif (à défaut d'attentionné), je ne renie point ici mes inébranlables convictions mais la voie de la non-violence est semée d'embûches et de doutes. Déjà, les ricanements grasseyants des anti-végétariens primaires ont tendance à me hérisser le poil (que j'ai épais et soyeux, grâce à une alimentation équilibrée, merci). Comment m'exprimer tout en conservant cette délicate urbanité qui sied aux personnes raffinées que nous sommes ? Disons que l'argument "pfff, d't'façon y zont été élevés pour ça", ne me satisfait guère sur le plan du raisonnement. Sinon, nous serions obligés de considérer que les jeunes filles forcées au mariage ou les enfants envoyés à la mine à six ans n'ont pas lieu de se plaindre, dans la mesure où ces dispositions sont conformes à l'éducation prodiguée par leurs parents. Or, j'ai la faiblesse de penser qu'il y a là matière à s'émouvoir quelque peu.
De même, à l'annonce péremptoire de la supériorité de l'homme sur l'animal, assénée avec force postillons par un - ceci est un billet dont tu es le héros, choisis ton personnage - chasseur/amateur de tuning/alcoolique/analphabète et fier de l'être/footballeur/fan de Michel Sardou/amateur de jazz/militant altermondialiste/président du fan-club cantonal d'Arthur/joueur de djembé/militaire, je suis assaillie par un vertige dubitatif.
Il me semble qu'au terme de deux mille ans de civilisation, il n'est pas complètement déplacé de s'interroger sur l'habitude que nous avons de tuer et de consommer des animaux, sachant que nous sommes nous-mêmes des animaux. Mais s'il faut désormais un permis de réfléchir et de remettre en question, excusez-moi, je l'ignorais. Moi-même omnivore pratiquante, il ne me déplaît pas, à l'occasion, de me demander dans quelles conditions ce que je mange est arrivé dans mon assiette. Oui, je sais, ce sont là divagations fort ennuyeuses et oiseuses. Mais après tout, quand on a entamé une procédure de divorce avec ses contemporains autant aller au bout du contentieux.
Or, de récents événements m'amènent à penser que toute tentative de conciliation est vouée à l'échec. Feuilletant distraitement le dernier numéro de "100 idées Déco" (groupe Marie Claire), qu'aperçurent mes yeux effarés ?

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Des animaux empaillés censément décoratifs. Je croyais pourtant que ce goût particulièrement discutable pour les dépouilles fourrées ne se rencontrait plus guère qu'au plus arriéré des moins riantes campagnes. Que nenni. La citadine oisivement embagousée et le sémillant consultant en architecture intérieure ne dédaignent pas, semble-t-on me dire, le trophée sanglant sur leur commode Habitat. "Mais que manque-t-il donc à mon dispendieux salon feng-shui ?", s'interrogent-ils anxieusement. "Mais oui, bien sûr, un cadavre comment n'y avais-je pas pensé plus tôt ?" Comment, effectivement, on se le demande.
Evidemment, confronté à la dure réalité de son époque décérébrée, on est obligé de relativiser. Peut-on encore se demander s'il est légitime de tuer un animal pour le manger quand d'aucuns éliminent sans vergogne des créatures vivantes et, jusqu'à preuve du contraire, sensibles, sans aucun objectif de survie. Pour rien, juste comme ça, pour faire joli. Peut-on réellement descendre plus bas ?

Quant à ceux qui considèreraient que quand-même-une-petite-bête-empaillée-ça-ferait-bien-à-côté-de-leur-écran-plat, je me vois dans l'obligation morale de leur indiquer qu'à 400 euros le pigeon ou le lapin, ils se font copieusement comment dire euh... balader. Ils en trouveront aisément et pour beaucoup moins cher, chez le boucher. Et avec un peu de chance, ils seront encore chauds.