Entendant fort mal la langue de Shakespeare et encore moins celle de Joe Strummer (qui soit dit en passant n'aurait guère de leçons à donner en la matière - pour peu qu'il fût vivant - le titre "spanish bombs" constituant à lui seul un motif valable pour le lancement d'une deuxième invincible armada à l'assaut des côtes de la perfide Albion), j'éprouve toujours une joie sans partage lorsque je comprends les paroles d'un morceau anglo-saxon. Cette joie se mue en euphorie quand il s'agit d'un groupe de punk (il y a toujours quelque mérite à parler le langage des sangliers) et en exultation ultime si par chance lesdites paroles ont un quelconque intérêt. Vous m'excuserez mais face à un miracle, il me paraîtrait malséant de bouder mon plaisir.

Il y avait donc de l'enthousiasme dans l'air lorsque le morceau "Creeping out Sara" des Nofx tomba dans mon oreille. Il s'agit en substance du récit - dont on notera la portée aussi autobiographique que tragique - d'une tentative de séduction particulièrement calamiteuse. L'histoire commence (et finit) dans un concert où Fat Mike, dans un état d'ébriété avancée, aborde Sara (de Tegan and Sara) et parvient à se rendre odieux en moins de dix phrases (rien ne remplace le talent) évoquant assez peu finement l'homosexualité de la jeune dame, cette dernière conservant manifestement une courtoisie proprement stupéfiante face à l'adversité. Fat Mike est un garçon plein d'humour et je me gaussais intérieurement tout en l'écoutant s'auto-flageller en rythme.

Lorsque soudain, je saisis toute l'intensité dramatique du propos. Dans un effort (inconsidéré, à son âge) d'autocritique, le frontman de Nofx levait le voile sur un des mystères les plus insondables de l'existence : pourquoi les gros lourds sortent-ils de chez eux ? Pourquoi adressent-ils la parole aux vrais êtres humains ? Pourquoi sont-ils les seuls à ne pas être embarrassés dès qu'ils profèrent ce qu'ils croient constituer une phrase mais qui n'est en fait qu'une succession de borborygmes creux ?

Si par extraordinaire l'un d'entre eux tombait sur ce blog et avait l'incroyable vivacité d'esprit de s'interroger sur l'impression qu'il a pu produire lors de cette soirée où il était tellement beurré qu'il ne se souvient plus de rien (comme quoi la miséricorde existe), il me semble de mon devoir de l'éclairer. Que peut bien penser une personne de sexe féminin ambitionnant vaguement de passer une charmante soirée voire de rencontrer des gens intéressants (petite utopiste), lorsque Raymond, puant la bière à dix mètres à la ronde, s'approche pesamment d'elle pour lui poser cette question sublime : "comment tu t'appelles " ?. Grâces en soient rendues aux autoroutes de la désinformation, je vais enfin pouvoir, après des années de frustration, répondre à ces légions de répugnants mollusques avinés qui peuplent les discothèques, les concerts et même les soirées chez certaines relations décidément peu sélectives.

"Cher Raymond,
J'espérais un peu que tu allais aborder ma copine car la solidarité féminine a des limites mais je vois que le sort s'acharne. Tout d'abord, évite de me tutoyer car nous ne nous connaissons pas et je ne demande pas mieux que de prolonger cette situation dont je saisis mieux à présent tous les avantages. Tu conviendras cependant qu'avec ton regard vitreux, ta lèvre pendante, ton rire stupide et ton haleine de chacal, il paraîtrait déplacé, voire ironique d'employer à ton bien piteux endroit le vouvoiement. Je te remercie également de ne pas parler trop près de mon visage, car au-delà de l'odeur d'éthanol, un simple postillon sur ma joue me ferait probablement basculer en positif en cas de contrôle d'alcoolémie. Pour ton information, non, je ne suis pas flattée que tu m'aies distinguée entre toutes mes comparses pour me faire profiter de ta brillante conversation, voire plus si je suis assez gentille. Je suis assez lucide, figure-toi, pour deviner que tu choisis tes victimes en estimant tes chances de réussite et que tu penses, un peu sottement je dois t'en prévenir, qu' il est plus facile de convaincre une femelle affligée d'un physique que tu juges médiocre plutôt que sa voisine alpha. Donc non, vraiment, ça ne me fait pas plaisir et non, je ne veux pas boire un verre. Tu auras d'ailleurs la bonté de noter que j'ai un sac à main avec de l'argent dedans, celui-là même que je gagne en travaillant au lieu d'attendre que le chasseur ramène le gibier dans la grotte. En outre (mouhaha), ta simple présence sous mon regard consterné représente un message de prévention des plus efficaces contre l'abus d'alcool. Je devrais d'ailleurs te remercier car mon hétérosexualité me pesait chaque fois que je voyais Drew Barrymore (et Salma Hayek). Ma décision est désormais prise et tu y es pour beaucoup. Je ne saurais trop te conseiller de boire encore un peu avant de prendre le volant puisqu'il paraît évident que seuls les platanes pourraient avoir envie de t'embrasser ce soir. Pour ma part, je vais rentrer chez moi où je suis attendue par mon poisson rouge dont la conversation me manque singulièrement depuis que tu te tiens en face de moi. Dans l'attente de ton départ que j'espère imminent, je te prie de bien vouloir agréer l'expression de mes salutations pressées (non, on ne se fait pas la bise, j'ai bien du gel désinfectant dans mon sac mais, c'est trop bête, j'ai oublié mon chalumeau et mon autoclave à la maison)."



Fiat lux.