En plein débat sur l'identité nationale, cette question m'a récemment agressée de façon tout à fait inattendue. Il se trouve que je porte un patronyme aux sonorités ibériques évidentes. Il se trouve aussi qu'il ne me reste rien d'autre de ces lointaines origines d'outre-Pyrénées, si ce n'est un type à l'évidence méditerranéen. A la fin du XIXe siècle, un Aragonais parmi tant d'autres avait cru judicieux de s'installer en France et de ne s'y "intégrer" aucunement tout en gardant cette curieuse coutume qui consistait à engendrer un nombre incalculable d'enfants dont l'un d'eux devint fortuitement mon grand-père paternel, peu après avoir épousé une fille de paysans français pur jus. Fin de l'histoire espagnole. Adieu le chorizo, bonjour la blanquette de veau.
Cary Grant, dont l'ascendance ardéchoise - attestée depuis la fin du moyen-âge dans un périmètre n'excédant pas la taille d'une place de village - mériterait une AOC, m'inflige régulièrement son consternant sens de l'humour et croit spirituel de brocarder le mélange douteux de terroirs auquel je dois mon ADN. Le dernier épisode de cette monotone saga consistait en l'échange suivant :
- Oui, alors toi, l'Espagnole...
- Tout le monde n'a pas la chance de descendre d"une lignée ininterrompue d'obscurs cabaretiers jamais sortis de leur village de péquenauds.
- En tout cas, moi je ne partirai pas par le prochain charter.
Hormis ces sympathiques joutes verbales, rien ne me rappelle jamais que ma nationalité puisse susciter l'interrogation. Porter un patronyme espagnol dans le sud-ouest est à peu près aussi banal que considérer le canard comme un aliment de base. Naguère, il m'a même été asséné par une Aveyronnaise certifiée que mon nom lui paraissait très rouergat.
Or, il advint que dans ma recherche d'un toit limougeaud (quelque chose me dit que le camping en Limousin et en décembre est classé parmi les sports extrêmes), je contactai la propriétaire d'une maison qui, en peu de phrases, me rappela irrésistiblement la Tatie Danielle de Chatilliez. Après m'avoir gratifiée de ses préventions contre les chats - peut-on raisonnablement envisager une relation, fût-elle contractuelle, avec quelqu'un qui n'aime pas les chats ? A l'évidence, non - elle me demanda mon nom en vue de fixer un rendez-vous. Je le lui indiquai derechef, préparée par de longues années de déconvenues devant les enveloppes à moi adressées, à l'épeler, lorsqu'un silence pesant interrompit la conversation. Au bout de quelques secondes, cette immonde créature sortit de son mutisme et demanda : "et le prénom ?".
Durant un bref instant, je fus fort contrariée par le manque d'esprit de mes parents qui m'ont affublée d'un prénom on ne peut plus français. Et je décommandai la visite en expliquant que, tout bien réfléchi, sa maison n'était pas assez bien pour mes chats adorés.