Il y a bien longtemps, alors que je fréquentais encore l'école de la République, il advint qu'un professeur de français nous distribua en fin d'année la liste des lectures conseillées pour meubler le long été catalan qui promettait d'être aussi caniculaire que les précédents mais un peu moins que les suivants, nous ne savions pas alors que le réchauffement climatique nous guettait, sans quoi nous aurions pris un aller simple pour Tourcoing. Or, parmi d'autres oeuvres immortelles figurait "la princesse de Clèves" que j'emprutai aussitôt à la bibliothèque, sotte créature disciplinée que j'étais et que je demeure d'ailleurs - rebelles, je vous hais - pour déchanter au bout de quelques pages, car le susdit roman en dépit de son titre racoleur ne relevait pas davantage du conte de fées que de l'heroic fantasy. Un classique est un classique, je le lus jusqu'à la lie sans le moindre plaisir.

Bien des années après, un ministre qui devait devenir notre président bien-aimé, s'acharna sur l'oeuvre-phare de Mme de La Fayette qui, pour incongrue qu'elle lui paraisse au guichet de La Poste, n'en demeure pas moins bien mieux troussée que n'importe quel discours d'Henri Guaino sur le rôle central de l'école. Mme de Clèves fut de nouveau la cible des foudres de notre grand timonier à nous qu'on a pour quelques années encore, même sans affinités, et je me jurai alors de reconsidérer mon sévère jugement sur les infortunes de la vertu de notre princesse.

A la faveur d'un long voyage en train, je viens de relire les aventures de Mme de Clèves, née de Chartres. Le terme d'aventures est peut-être excessif concernant la complaisante peinture d'une haute noblesse n'ayant manifestement rien d'autre à faire que de mêler en un inextricable embrouillamini intrigues de cour, de coeur et de cuisses. Je me demande, du coup, comment l'oeuvre en question n'a pas subjugué notre président bien-aimé.

Au-delà de l'étude de moeurs, l'équité m'oblige à souligner le délicieux humour que distille ce roman d'une époque où l'on savait mourir. Le monde ne connaissait pas encore les obscènes agonies de cinéma hollywoodien où le meilleur ami du héros s'obstine à rendre son dernier souffle au beau milieu d'une révélation cruciale. Non, mesdames et messieurs, foin de tout cela. Mme de Chartres se sachant condamnée appelle sa fille à son chevet. Croyez-vous qu'elle lui éructe dans un soupir fétide : " Je suis ton père" ? Que nenni. Cette exquise créature murmure avant de s'éteindre doucement : "Il faut nous quitter ma fille, lui dit-elle en lui tendant la main ; le péril où je vous laisse et le besoin que vous avez de moi augmentent le déplaisir que j'ai de vous quitter...". Evidemment, ça ne vous a pas le cachet éminemment contemporain d'un : "vous inquiétez pas m'dame, j'vas vous nettoyer tout ça au Karcher".

Je me demande ce que j'ai bien pu faire dans mes vies précédentes pour me réincarner ici et maintenant.