Life on Mars
Par Miss SFW le mercredi, janvier 13 2010, 20:29 - Chroniques de Nevarsin - Lien permanent
Cher visiteur virtuel,
Je vais bien. J'espère que toi aussi. Je découvre chaque jour ma nouvelle planète et je ne suis pas déçue du voyage. Le guide du voyageur galactique de l'office de tourisme interstellaire m'avait prévenue qu'un choc climatique ne pouvait être exclu. Il m'avait bien mise en garde contre les pluies diluviennes. Par contre, pour les températures polaires, j'ai bien relu le contrat, ce n'est mentionné nulle part, pas même dans les petits caractères en bas de la page. Pour un peu, on se croirait en Aveyron. Note bien qu'on s'habitue. L'autre soir, alors que les magasins menaçaient de fermer, j'étais sortie pour acquérir à titre onéreux le pain gagné à la sueur du front de Cary Grant. "Tiens, ça s'est radouci", me dis-je. Je mets un point d'honneur à n'avoir avec moi-même que des conversations de très haute volée. C'est une question de principes. Or, le misérable boutiquier qui jouxte mon pâté de maisons n'avait pas de choucroute dans ses lamentables rayons. Las, il ne me restait plus qu'à me commettre avec la très grande distribution, puisque même mon supermarché de quartier me poussait dans les bras visqueux et répugnants du crime consumériste. En montant dans la berline familiale, le thermomètre indiquait, inexorable et souverain, une température de -2°C, tandis que le pare-brise s'était déjà couvert de givre.
Outre les particularités météorologiques, la médiathèque nirvanesque et la convivialité compulsive chez les usagers des transports en commun, Nevarsin ça ressemble assez à la Terre. Une créature sans âme (ma mère), m'ayant entraînée dans les allées de Carrefour - ne me demande pas pourquoi, cher visiteur, mais j'exècre cette enseigne comme aucune autre. Ah si, Leclerc. Mais là j'ai des raisons objectives - j'y fus confrontée à la sottise ordinaire que je tente désespérément de fuir depuis un tiers de siècle. En l'espèce, un couple de sexagénaires bien mis et que j'imaginais aisément propriétaires d'une Audi, stationnait devant un bout de gondole. J'entendis le monsieur dire à la dame : "prends de l'huile d'olive parce qu'à trois euros trente-neuf, elle descendra plus". Je suis prête à parier une boîte de lardons bretons que ces braves gens, lorsqu'ils sont confortablement attablés en compagnie de quelques-uns de leurs semblables, vitupèrent d'importance contre l'agriculture industrielle et son cortège de pesticides. On nous empoisonne, c'est honteux, où sont passées les fermes d'antan, tempêtent-ils, entre le fromage et le dessert. Et devant la bûche glacée, ils se désoleront avec leurs hôtes de la baisse tragique de leur pouvoir d'achat, tout en couvant jalousement du regard l'Audi que l'on aperçoit par la baie vitrée.
Ici ou ailleurs, le manque de rigueur intellectuelle de ce siècle m'épuise.
Fiat lux (pour ton information, sache que je n'aime pas David Bowie, par contre je suis très amoureuse de deux personnes dans cette video, ceci t'explique cela).
Commentaires
Lors donc il se demanda s'il était en somme concevable de preumser avec élégance et conclut que décidément ben non..
Puis, mesquin comme à son habitude, il se demanda si la très imagée tournure "les bras visqueux et répugnant du crime consumériste" pouvait avoir un quelconque rapport avec un hypothétique et peu ragoûtant délinquant monomane, histoire d'en sauver l'acrobatique accord en nombre sans filet avec une vrille dans chaque tour, mais y renonça également...
Puis, enfin, il retourna se coucher parce qu'enfin c'est l'hiver, qu'il caille bravement et que si l'on ne peut même plus hiberner au bureau en attendant la mort alors où va le monde ma bonne dame...
Dhombres > Bien vu. Je corrige (le rouge aux joues). Et je crains fort que le monde n'aille nulle part.
Ces braves gens en étaient à spéculer à la hausse sur l'huile alimentaire, le cours de la vaseline leur étant inaccessible. Triste époque.
J'imagine qu'ils jouent aussi en bourse : je leurs conseillerais d'investir dans la gourde (haïtienne), dont le cours fait des bonds depuis quelques jours.
Trois euros trente-neuf pour de l’huile d’olive, est-ce beaucoup ou peu ? Je ne me rends pas compte. Depuis mon retour dans mes terres du Calvados, je dois vous avouer que j’ai beaucoup de mal à estimer la valeur des produits en termes d’argent. Dans notre village, coincé entre des champs de colza, un sombre territoire hanté par des buses et ce que je crois être le nadir du Paradis en raison des nombreux phénomènes surnaturels qui s’y produisent, nous avons abandonné le système monétaire. Il ne restait de toute façon qu’une poignée d’habitants à posséder encore de l’argent. Le dernier billet du village a alimenté le poêle Gaudin de l’école municipale le 28 décembre 2009. Nous sommes donc revenus au troc, ce qui nous oblige à une gymnastique complexe mais qui a l’avantage de créer du lien entre les survivants.
Le bedeau est chargé de mettre le tableau des correspondances situé au centre du village à jour.
Pour ce qui fut de cette journée de jeudi, je vous donne quelques exemples :
6 œuf frais= une bûche
Une motte de beurre= une pelletée de charbon.
Un lièvre= 3 cageots pour faire du petit bois.
Un litre de calvados= 33cl de diesel.
Une langue de bœuf préparée par madame Laumay= deux soupes de madame Trimblet
Etc…
Je me demande quelle quantité de chaleur produit une Audi qui brûle.
Pour ma part je loue chaque jour le manque de rigueur intellectuelle de ce siècle.... Cela m'a permis par exemple pour la modique somme de 5€ (juste un peu plus que l'huile d'olive) de pouvoir acheter, chez M. Carrefour, le dernier disque de Divine Comedy dans un vulgaire bac à solde juste à côté Pagny...
J'avoue que j'ai mis du temps à comprendre : je pensais au départ qu'il s'agissait d'une allusion cryptique à des propriétés physiques particulières de l'huile d'olive pas chère (parce qu'objectivement, le monsieur à Audi a raison : trois euros trente neuf de l'huile d'olive, c'est carrément pas cher). Comme quoi je suis encore un peu naïf. Putain d'éducation judéo-chrétienne, pour s'en débarrasser, c'est pire que la vérole. Enfin, qu'ils profitent encore un peu de leur huile d'olive avant de goûter, tous seniors tunés qu'ils sont, à l'huile de gravier goût Société générale de Goldman Sachs...
C'est ça, c'est exactement ça : le manque de rigueur intellectuelle de ce siècle est épuisant. Mince alors, depuis le temps que je cherchais à exprimer très précisément le léger sentiment de malaise qui m'étreint face à certains de mes contemporains. Vous devriez faire breveter cette formule, je crains qu'elle ne soit promise à un très brillant avenir !
You > Il y a quelque temps, j'avais conseillé aux lecteurs de ce modeste espace électronique d'investir dans la galette de boue. Je pense que je n'ai jamais été aussi près de devenir une bloggeuse finance influente.
arnaud > je trouve que la soupe de Mme Trimblet est largement surestimée. Ca sent le krach, votre affaire.
Drbou > 5 euros un Florent Pagny ? Mais c'est du vol pur et simple. Quand je pense que pour le même prix j'ai une livre de pâté de campagne industriel, le choix est vite fait.
Constantin > Oulà, jamais de la vie ce genre d'allusion chez moi. Je vous prie de ne point perdre de vue que je suis une créature céleste évanescente et immaculée.
Aliocha > vous me voyez ravie d'avoir trouvé une formule qui vous semblât juste. En ce qui me concerne, elle se veut la synthèse d'années d'agacement et de découragement. Un tiers de siècle, disions-nous donc. Déjà. Comme le temps passe vite quand on s'attriste.
Le pate de campagne industriel... Magnifique...
wayne99 > Oui, j'ai trouvé aussi.
Bien le bonjour,
Si on pose en prémisse que Limoges constitue pour le reste de la France ( et du monde peut être ) le paradigme de la campagnardise, et que par ailleurs cette riante contrée s'enorgueillit de ce fleuron gastronomique dont je ne me permettrait pas de faire la publicité, mais qui est fort proche phonétiquement de "ma tranche", il n'est pas du tout inconcevable d'imaginer du pâté campagnard industriel, à moins que ce soit l'inverse ( ou, pour plagier un de mes auteurs préférés, bien sûr que c'est du cochon, il y a plein de cochonneries dedans ! )
Pour ma part peu me chaut, ces contrées sont bien trop tempérées, je m'expatrie pour un temps en Estrie, et vous souhaite de belles aventures céans, puissent vos talents vous tenir éloignée du Populaire du Centre, feuille de chou et fleuron local.