Etant l'infortunée propriétaire d'un enfant de cinq ans, aussi fatiguant qu'un husky hyperthyroïdien mais infiniment plus coûteux en croquettes, j'ai l'immense douleur de subir dans mon salon la pollution sonore que m'imposent ses goûts particulièrement douteux en matière cinématographique.
Or, le chérubin s'est pris de passion pour les dessins animés de mon enfance (la vôtre également, si vous aussi êtes vieux et usés par cette vaine et morne existence dont l'unique joie aura finalement été cet éclair au chocolat dégusté dans la rue en 1992... Mais je m'égare). Barbapapa et les Fous du volant peuplent donc mon quotidien tout comme ces petits êtres bleus qui sont toujours heureux, bien que souffrant d'une terrible addiction à la salsepareille. Comme vous le savez, l'adaptation télévisuelle des schtroumpfs a fait les beaux jours des émissions pour enfants pendant de longues années, au point que plusieurs versions ont été réalisées, les dernières incluant des personnages aussi grotesques que superfétatoires. C'était mieux avant.

L'adaptation des chroniques de la vie en bleu aux nouvelles générations s'est étendue au générique, dont la deuxième version ne restera pas dans les annales du punk-rock. Pour des raisons sentimentales, je me refuse à croire que les dessins animés sont des facteurs déterminants dans l'éducation d'une génération. Il paraît que je pourrais encore vivre trois ou quatre décennies. Dans ces conditions, vous comprendrez que mon âme se révolte de toutes ses forces contre la possibilité, même infime, d'avoir subi l'influence de l'inepte Candy ou du pathétique Goldorak. Je préfère ne même pas évoquer les drogués du Manège enchanté ni Colargol, le pourfendeur de l'éveil musical.
Mais tout de même. Si d'aucuns ont disséqué les contes de Perrault, je me dis que les génériques des dessins animés qui tournent encore, bien des années après, dans nos cerveaux malades doivent bien, par un moyen ou un autre, s'immiscer dans notre inconscient.

Ecoutant vaguement la chanson des schtroumpfs nouvelle version, je faillis perdre une oreille en entendant : "Gargamel et Azrael sont de sacrés casse-pieds, ce qui n'empêche pas les petits schtroumpfs de rire et s'amuser". Voilà qui relève pour le moins de l'euphémisme. Effectivement, je pense que l'on peut, sans craindre l'excès, considérer qu'un individu et son sbire uniquement animés par l'ambition de t'anéantir avec tous ceux de ton espèce sont quelque peu "casse-pieds". Mais bon, si on devait s'inquiéter et interrompre ses aimables sauteries entre amis chaque fois qu'on risque le génocide, où irait-on, je vous le demande un peu. Faut rigoler, comme disait Elie Kakou qui en connaissait un rayon sur la bonne humeur en toutes circonstances.

Et là, je me demande quel est le but secret des paroliers de la chanson des schtroumpfs. Pressentaient-ils la déchéance de notre pays en matière de libertés individuelles comme de séparation des pouvoirs ? Dans une volonté philanthropique, essayaient-ils de préparer les innocents qui seraient bientôt gouvernés par celui dont on ne doit pas prononcer le nom à ce qui les attendait ? "Tu vois mon petit, la garde à vue abusive, la honte sur toi quand tu lis les journaux étrangers, le sentiment qu'on s'adresse à toi comme si tu étais mal-comprenant, bien sûr c'est un peu agaçant. Mais tu sais ce qui serait vraiment casse-pied ? Ce serait d'être exterminé."

Ou alors, une subite réduction des crédits a imposé de restreindre le nombre de versions du générique. Et nous avons hérité de celle destinée aux enfants du Darfour.