That sinking feeling*
Par Miss SFW le dimanche, février 21 2010, 20:55 - Riot girl - Lien permanent
Dimanche dernier, dans le train qui nous ramenait de Laponie, non pardon, de Paris (qu'y puis-je si un vent tout droit venu de Scandinavie soufflait sur la ville des Lumières et conséquemment du caillage ultime ?), Cary Grant et moi somnolions mollement en attendant de retrouver cette bonne ville de Nevarsin. De l'autre côté du couloir, une jeune femme fort élégamment vêtue d'un pantalon de jogging blanc aux écritures dorées et de baskets - directement importées de la faille spatio-temporelle entre les années 80 et nous - aux mêmes couleurs d'un indiscutable bon goût, amenait dans notre wagon un peu de ce chic des banlieues françaises que le monde nous envie. Les inévitables mèches blondes éclairant ses longs cheveux châtains clairs et le blouson en cuir près du corps sur une veste de molleton à capuche complétaient cet atendrissant tableau que n'aurait pas renié Fragonard.
Bien que ne sachant pas m'habiller, si ce n'est pour me protéger du froid et du regard de mes semblables, je n'éprouvais que peu d'empathie pour ma voisine qui d'ailleurs se souciait bien peu de mon opinion, tout occupée qu'elle était à pianoter sur son mobile, indispensable accessoire de la vacuité relationnelle de notre triste époque.
A Chateauroux, trois jeunes gens dont j'aurais parié qu'ils s'habillaient chez le même fournisseur que la blondinette, descendaient honorer la patrie de George Sand de leur indispensable présence. Le premier d'entre eux arrêta son jogging et sa casquette d'apprentie racaille berrichonne à hauteur de ma voisine, la fixa droit dans les yeux et lui cracha à la face : "bi-atch" avant de continuer paisiblement son chemin. La fille eut un regard surpris qui ne dura qu'une fraction de seconde puis feignit n'avoir rien entendu et son visage reprit son impassibilité. Le temps que je me persuade que je n'avais pas rêvé, nos trois aspirants mâles alpha ricanaient déjà sur la plateforme. Ma stupéfaction eût-elle été de plus courte durée, je ne serais de toute façon pas intervenue. Je déteste me faire casser les dents. En outre, il était bien trop tard pour informer la mère du petit génie de son droit à l'avortement.
Ma première réaction fut de plaindre l'infortunée et désormais moins antipathique bimbo puis de bénir la miséricorde des dieux qui m'avait autorisée à naître à une époque et dans une classe sociale où je n'avais pas à essuyer ce genre d'insulte. On ne devrait jamais réfléchir plus loin que le bout de son autosatisfaction. Va savoir pourquoi, j'ai repensé à ces dizaines d'occasions où j'avais eu envie de jeter mon bloc-notes à la face de mon interlocuteur (car je ne porte point de gants) qui venait d'outrager à la fois mon honneur et mon professionnalisme en échangeant avec un de ses semblables une remarque censément amusante et visant à souligner son contentement d'être interviewé par un individu de sexe féminin. La lourdeur de l'élu politique, du leader syndical ou du président associatif atteint parfois des profondeurs difficilement concevables pour le commun des mortelles. L'intéressé ( à défaut d'intéressant) serait d'ailleurs parfaitement indigné de se voir taxé de sexisme quand il croit faire preuve d'esprit et de bienveillance pour la pauvre créature que Dieu a tirée de la côte d'Adam et qu'un sot féminisme a éloignée de ses rôles immémoriaux de maman ou de putain. Car même sous le couvert d'un paternalisme un peu tordu, l'idée est toujours là : le terme "professionnel" n'existe au féminin que pour désigner une pute. Dans mon entourage social, on a le sens de la parabole, on est poli, rien à voir avec les barbares des honnies banlieues. On n'en pense pas moins pour autant.
Eh bien, cher rappeur raté, cher élu de la ruralité profonde, cher cégétiste libidineux, en un mot comme en cent, il va falloir changer de registre. Au risque de vous stupéfier, permettez-moi de vous dire que vos grands-pères traitaient déjà leur voisine de pute. Que si ce "métier" est censé être le plus vieux du monde, je crains que l'insulte associée ne l'ait suivi que de peu. Qu'enfin, votre assimilation de la gent féminine tout entière (sauf votre vénérable mère, bien sûr) à ladite profession est so 2009. La honte sur vous. Le train de la trendy-fashionitude vous a abandonné sur le quai de votre consternante ringardise. A l'époque où l'on change de portable tous les six mois, de canapé tous les cinq ans et de conjoint tous les dix ans (voire moins pour les plus vigilant(e)s, le chauve se démode si vite), je ne saurais trop vous conseiller de renouveler votre stock de lieux communs et d'imprécations. Je vous propose donc désormais d'affirmer sans crainte que toutes les femmes sont des tourneurs-fraiseurs, de lancer impitoyablement à vos adversaires :" ta mère c'est rien qu'une conductrice d'autobus" et de décocher aux voyageuses du Paris-Limoges : "barrister" (ba-rrister si vous tenez vraiment à ajouter une touche personnelle). Ca nous fera des vacances.
* Camarades, fiat lux sur l'album entier où figure ce morceau. Va toucher les nuages du bout des doigts ici et là.
Commentaires
Rassurez-nous. Archibald Alexander Leach ne souffre pas d'alopécie, au moins?
Mais qu'ils sont distingués, ces jeunes gens. Et à peine un peu plus mûris plus par le temps et ses malheurs que par l'expérience, c'est vers moi qu'ils se tournent, comme pas plus tard que cet après-midi même, pour me dire qu'ils sont fidèles, des hommes honorables et respectueux de Dieu (du dieu du croissant comme de celui de la croix ou même de l'étoile, j'ai un concentré hétérogène avec lequel mes rapports sont aussi divers qu'enrichissants) et que tout de même, la polygamie, c'est vraiment bien tant qu'on aime et respecte et honore chacune de ses compagnes de manière strictement égalitaire. Dommage que si peu de femmes le comprennent.
Nous ne sommes pas que des putes, mes amiEs, nous sommes aussi de sacrées chieuses.
Je croyais que le terme biatch désignait les jeunes filles aux tenues aussi légères que la vie.
Le jogging blanc aurait-il finalement remplacé la jupette dans les fantasmes du banlieusard?
c'est à ces moments là que je m'entends me demander "à quoi bon"?
ce sont également ces moments qui me font tout oublier de l'humanité que je me targue de posséder... j'te lui en ficherais une bonne sur chaque joue et après je lui explique (bref d'abord je tape et après on cause)...
c'est aussi à ces moments là que je m'énerve en me disant que 1 contre 3 je ne ferais pas le poids et que je finirais en sang et en larmes et ça ne ferait que les renforcer dans leur stupidité.
et à chaque fois de me demander : mais qu'est ce que leur mères leur ont donc enseigné ? que font-elles à la maison chez elles avec leur maris devant leur progéniture ? que font les maris, les pères, les frères ? (et ça vaut autant pour la joggeuse méchée que pour les petits mâles)
Gblk > A. A. Leach ne présentait aucun défaut physique, vous le savez bien. Par contre, my own personal Cary Grant profite éhontément de mon conservatisme compulsif pour se laisser pousser le front dans des proportions bien peu raisonnables.
Killer Queen > Ah, les pauvres chéris. Il y avait donc aussi l'hétérosexualité dans la boîte de Pandore.
arnaud > Si se faire traiter de pute devait relever du rationnel, nombre d'aspirants alpha se trouveraient dépourvus de toute répartie.
Minaviz > Moi aussi, je me demande souvent comment la part de l'humanité qui tient entre ses mains l'éducation parvient à demeurer, de génération en génération, opprimée. Mystère.
Ha voila longtemps que je ne vous avais point lu ... vous aviez une petite forme (littéraire du moins), et je m'étais éloigné...
C'est donc avec plaisir que je retrouve votre insolence bobonisante (faut bien que je raille un peu aussi, hein, sinon tous ces compliments vont vous entrainer changements de botes, frais supplémentaires inutiles en cette fin d'hiver) et vais de ce pas continuer à vous lire (en plus j'ai découverts le système des flux, nous vivons une époque formidable!)
Chère madame, votre remarque à l'endroit de l'alopécie supposée du sieur Cary Grant me paraît fort mesquine et me donne envie de vous punir à grand coup de livre de BHL et de choucroute garnie (non pas celle de BHL, celle avec des grandes saucisses... non, pas Arielle Dombasle, l'autre choucroute... et puis zut).
philachev > le ciel m'en est témoin, l'espèce humaine est décidément bien décevante. Vous me croyiez au bord du gouffre rédactionnel, à l'agonie littéraire et vous voilà parti au loin avec je ne sais, ni ne veux savoir, quelle bloggeuse en pleine santé grammaticale. C'est petit, monsieur.
Alkayl > Je me suis laissée dire qu'à l'instar de Botul, BHL n'était pas philosophe. Peut-être même n'existerait-il pas. Alors vous pensez si je me gausse de vos menaces.
Ben oui, j'avoue, je suis un papillon volage qui ne fréquente que les fleurs dont le nectar le rassasie!
Mais je suis aussi un bloggeur fidèle quand je crois percevoir de la turpitude, je ne voyais chez vous qu'un manque (passager) de motivation. Je comprends a postériori que des bouleversements professionnels et matériels en étaient sans doute la cause...
philachev > euh, en fait non, il n'y a pas d'explication à chercher. Je considère seulement que le bénévolat et l'absence d'ambition m'autorisent à écrire comme il me convient au moment où cela me convient. Pour ma part, je n'ai ressenti aucune variation notable mais, après tout, j'ai entendu il y a longtemps que l'on se définissait aussi d'après le regard d'autrui.