Dimanche dernier, dans le train qui nous ramenait de Laponie, non pardon, de Paris (qu'y puis-je si un vent tout droit venu de Scandinavie soufflait sur la ville des Lumières et conséquemment du caillage ultime ?), Cary Grant et moi somnolions mollement en attendant de retrouver cette bonne ville de Nevarsin. De l'autre côté du couloir, une jeune femme fort élégamment vêtue d'un pantalon de jogging blanc aux écritures dorées et de baskets - directement importées de la faille spatio-temporelle entre les années 80 et nous - aux mêmes couleurs d'un indiscutable bon goût, amenait dans notre wagon un peu de ce chic des banlieues françaises que le monde nous envie. Les inévitables mèches blondes éclairant ses longs cheveux châtains clairs et le blouson en cuir près du corps sur une veste de molleton à capuche complétaient cet atendrissant tableau que n'aurait pas renié Fragonard.
Bien que ne sachant pas m'habiller, si ce n'est pour me protéger du froid et du regard de mes semblables, je n'éprouvais que peu d'empathie pour ma voisine qui d'ailleurs se souciait bien peu de mon opinion, tout occupée qu'elle était à pianoter sur son mobile, indispensable accessoire de la vacuité relationnelle de notre triste époque.
A Chateauroux, trois jeunes gens dont j'aurais parié qu'ils s'habillaient chez le même fournisseur que la blondinette, descendaient honorer la patrie de George Sand de leur indispensable présence. Le premier d'entre eux arrêta son jogging et sa casquette d'apprentie racaille berrichonne à hauteur de ma voisine, la fixa droit dans les yeux et lui cracha à la face : "bi-atch" avant de continuer paisiblement son chemin. La fille eut un regard surpris qui ne dura qu'une fraction de seconde puis feignit n'avoir rien entendu et son visage reprit son impassibilité. Le temps que je me persuade que je n'avais pas rêvé, nos trois aspirants mâles alpha ricanaient déjà sur la plateforme. Ma stupéfaction eût-elle été de plus courte durée, je ne serais de toute façon pas intervenue. Je déteste me faire casser les dents. En outre, il était bien trop tard pour informer la mère du petit génie de son droit à l'avortement.
Ma première réaction fut de plaindre l'infortunée et désormais moins antipathique bimbo puis de bénir la miséricorde des dieux qui m'avait autorisée à naître à une époque et dans une classe sociale où je n'avais pas à essuyer ce genre d'insulte. On ne devrait jamais réfléchir plus loin que le bout de son autosatisfaction. Va savoir pourquoi, j'ai repensé à ces dizaines d'occasions où j'avais eu envie de jeter mon bloc-notes à la face de mon interlocuteur (car je ne porte point de gants) qui venait d'outrager à la fois mon honneur et mon professionnalisme en échangeant avec un de ses semblables une remarque censément amusante et visant à souligner son contentement d'être interviewé par un individu de sexe féminin. La lourdeur de l'élu politique, du leader syndical ou du président associatif atteint parfois des profondeurs difficilement concevables pour le commun des mortelles. L'intéressé ( à défaut d'intéressant) serait d'ailleurs parfaitement indigné de se voir taxé de sexisme quand il croit faire preuve d'esprit et de bienveillance pour la pauvre créature que Dieu a tirée de la côte d'Adam et qu'un sot féminisme a éloignée de ses rôles immémoriaux de maman ou de putain. Car même sous le couvert d'un paternalisme un peu tordu, l'idée est toujours là : le terme "professionnel" n'existe au féminin que pour désigner une pute. Dans mon entourage social, on a le sens de la parabole, on est poli, rien à voir avec les barbares des honnies banlieues. On n'en pense pas moins pour autant.
Eh bien, cher rappeur raté, cher élu de la ruralité profonde, cher cégétiste libidineux, en un mot comme en cent, il va falloir changer de registre. Au risque de vous stupéfier, permettez-moi de vous dire que vos grands-pères traitaient déjà leur voisine de pute. Que si ce "métier" est censé être le plus vieux du monde, je crains que l'insulte associée ne l'ait suivi que de peu. Qu'enfin, votre assimilation de la gent féminine tout entière (sauf votre vénérable mère, bien sûr) à ladite profession est so 2009. La honte sur vous. Le train de la trendy-fashionitude vous a abandonné sur le quai de votre consternante ringardise. A l'époque où l'on change de portable tous les six mois, de canapé tous les cinq ans et de conjoint tous les dix ans (voire moins pour les plus vigilant(e)s, le chauve se démode si vite), je ne saurais trop vous conseiller de renouveler votre stock de lieux communs et d'imprécations. Je vous propose donc désormais d'affirmer sans crainte que toutes les femmes sont des tourneurs-fraiseurs, de lancer impitoyablement à vos adversaires :" ta mère c'est rien qu'une conductrice d'autobus" et de décocher aux voyageuses du Paris-Limoges : "barrister" (ba-rrister si vous tenez vraiment à ajouter une touche personnelle). Ca nous fera des vacances.

* Camarades, fiat lux sur l'album entier où figure ce morceau. Va toucher les nuages du bout des doigts ici et .