L'abstention étant sortie vainqueur (as-tu remarqué que le féminin de vainqueur est quasi-inusité alors que vaincue est un terme courant ? La vie est décidément pleine de merveilleuses surprises) des dernières élections, je crois adroit, dans ma course opiniâtre à l'élévation sociale, de me ranger aux côtés de ce nouveau maître et de lui consacrer le présent billet.
Ce revirement idéologique pourrait être fatal à mon mariage mais je tiendrai bon. Cary Grant, il y a de cela quelques années, s'est autoproclamé grand pourfendeur de l'abstentionnisme et justicier masqué des urnes. Il échafaude, à chaque échéance électorale, un arsenal répressif tout prêt à servir dès que ce pays de laxistes se décidera enfin à écorcher vifs les pêcheurs des dimanches républicains. Pointant d'un index rageur une infographie du Monde, il me déclarait ce soir même : "non seulement ils ne vont pas voter mais quand ils se bougent enfin, c'est pour donner leur voix à l'extrême-doite. Ah, elle est belle, la moitié Est de la France". Impérial, il se levait solennellement et jetait alors sur la table basse le malheureux quotidien qui n'en demandait pas tant. Le flamboiement des derniers rayons du soleil donnait à la scène une dimension prophétique. N'eût été l'étendoir à linge en fond qui gâchait quelque peu la magie du tableau.
Cary Grant ne connaît pas sa chance. Sourd aux sirènes de l'ambition, indifférent à l'obsédant cliquetis des ors de la République, il peut, sans appréhension aucune, vouer aux gémonies qui bon lui semble. Moi, que le démon de la réussite dévore sans trêve, je ne puis me permettre de jeter l'opprobre sur ceux qui représentent désormais la majorité des citoyens de ce pays. Et me voilà toute prête à leur passer la pommade autour de la pierre. Et j'argumente, je me bats comme un beau diable pour sauver ma crédibilité au sein de l'huis clos conjugal. Je sors du chapeau la consternante similitude d'origine sociale, de cursus scolaire et de revenus des divers candidats. Je parle de la crise, de la mondialisation et de l'effondrement du cours de la citrouille. Je suis bien proche, je l'avoue le rouge au front, de brandir "l'Année terrible" pour scander mon propos.
Bien sûr, la vérité est bien plus prosaïque, comme disait l'autre (celui ou celle qui me retrouve cette référence-là recevra une carte postale de Nevarsin by night dédicacée et l'aura bien méritée). Vois-tu, je puis éventuellement envisager une fraction de seconde que l'on considère avoir mieux à faire que voter. Si, si. Plus je regarde les affiches et plus je comprends. Dans ma vie antérieure de journaliste, j'en ai enduré du politicard. Ils (permettez-moi d'utiliser le masculin qui l'emporte en grammaire mais plus encore dans les statistiques) avaient tous le même regard qui se voulait perçant, prenaient la même pose faussement concentrée pour me noyer dans un flot de banalités convenues dont l'unique intérêt était de trahir leur méconnaissance totale du dossier sur lequel ils étaient interrogés. Ils étaient pontifiants, assez peu légitimement imbus de leur banale personne, ennuyeux et hélas, trois fois hélas, incontournables. Ils concentraient dans leur petit club privé l'essentiel des pouvoirs locaux et régnaient en petits seigneurs sur leur fief, dispensant selon leur bon vouloir et leurs amitiés particulières l'argent public qui leur avait été confié. Ils n'avaient aucun humour, n'étaient pas rock'n'roll pour deux sous (par contre pour trois, ils étaient prêts à apprendre tout le répertoire de Refused en suédois) et surtout me faisaient perdre mon temps, le soir devant mon clavier, quand j'essayais désespérément de sauver ce qui pouvait l'être de l'interview pathétique qu'ils avaient bien voulu m'accorder.
Et pourtant, je vote encore (Dieu et la Constitution merci, à la différence du PMU, l'insertion du bulletin est gratuite et je ne suis pas trop déçue de toujours miser sur le mauvais cheval). Je pourrais te parler du droit de vote des femmes, trop récent pour que je ne m'y accroche pas avec ferveur ou bien des élections dans certains pays où des gens semblent prêts à mourir pour avoir le droit de choisir entre plusieurs candidats. Fort malheureusement, il ne demeure aujourd'hui qu'une seule raison pour me pousser vers les urnes à l'heure où il ne reste peut-être plus que deux baguettes de campagne chez mon boulanger de quartier : la joie morbide de savoir que j'ai accompli ma part du contrat et que j'ai cinq ans pour les regarder oublier la leur.


Fiat lux.