Dimanche après-midi, Cary Grant, sa femme et le Petit Prince sont venus chez M. Multiplex pour se faire égorger le portefeuille. Trente euros pour trois places, dont une à tarif censément réduit. Le prix d'un concert ou d'un plat du jour et dessert dans une bruissante brasserie aux miroirs étincelants et aux cuivres polis. Mais passons sur l'absurdité de la dépense pour nous intéresser à une invention révélatrice de la décadence de notre civilisation, laquelle ne manquera pas de nous engloutir sous peu dans d'horribles et obscènes soubresauts, je veux bien entendu parler du cinéma en 3 D. Chers petits amis, sans être tout à fait néophobe, je fais partie de ces esprits chagrins qui aimeraient bien que l'utilité d'une innovation leur soit démontrée avant d'en faire usage. C'est pourquoi je ne me suis pas précipitée voir Avatar en trois dimensions. J'attendais qu'une nouvelle avancée technique me permît d'y déceler, en sus des volumes, un scenario. Aujourd'hui, une page de mon existence s'est tournée, j'ai découvert le cinema non plat. Enfin, apparemment non plat. Au Petit Prince qui me demandait anxieusement s'il pourrait toucher les dragons lors de la projection du film du même nom, je fus bien obligée de répondre que la vie est un songe et la 3 D une escroquerie car, bien évidemment, il n'y a pas plus de volume s'extirpant du grand écran que d'alphabétisation dans l'univers magique du football.
Nous assistâmes donc à la projection de cet honnête film d'animation qui, à défaut d'éclipser Ratatouille nous aura moins ennuyés que n'importe quel Jeunet, équipés des ignobles et dispendieuses lunettes censées nous procurer une avalanche de sensations inédites. En vérité je vous le dis, les deux euros de supplément qui m'ont été extorqués pour la location de ce grotesque accessoire auraient été bien plus utilement employés dans une aumône au premier clochard alcoolique rencontré. Outre les indispensables calories que mon don lui aurait permis d'acquérir (quoique le riz soit plus intéressant en apport glucidique), le coma éthylique qui se serait peut-être ensuivi lui aurait dispensé l'oubli, pour une heure ou pour toujours, de la consternante civilisation dont nous sommes, à notre corps défendant, les involontaires et fort heureusement derniers représentants. Hélas, je fis le mauvais choix et louai les lunettes.
A l'intention des rares lecteurs qui n'auraient pas encore été victimes de cette grande escroquerie du cinéma, je pense de mon devoir d'apporter quelques observations sur les avantages de la 3 D :
- grâce aux lunettes dessinées par Jabba le Hutt que vous portez sur le nez, tout risque de harcèlement sexuel est définitivement écarté de votre personne. A vous la liberté de manger du maïs grillé, des maquereaux au vin blanc et de vous faire un bon gommage au Maroilles avant que d'aller au cinema avec votre conjoint(e).
- A l'instar des nantis qui reviennent d'Avoriaz le regard auréolé de la marque des lunettes, vous sortirez avec un trait rouge du plus bel effet sur l'arête de votre nez aristocratique (et une légère sensation de sinusite due au poids peu commun de cet indispensable accessoire).
- Si vous souffrez d'un strabisme, aussi léger soit-il, ou d'un quelconque défaut de vision, même minime, vos yeux mettront dix bonnes minutes à s'habituer. Le début du film sera donc l'occasion de vous remémorer l'immortel titre "Mon manège à moi", délicieuse madeleine de Proust qui sera peut-être accompagnée d'une subtile nausée.
- Les porteurs de lunettes de correction, passés ou présents, constatant la présence de profondes rayures circulaires sur toute la surface des deux verres que de précédents usagers manifestement peu scrupuleux ont laissées, ne pourront contenir le besoin compulsif de tenter de les nettoyer toutes les deux minutes. Une bien agréable manière de s'occuper les mains et l'esprit quand on s'ennuie devant le dernier Besson.
- Les partisans du noir et blanc découvriront avec joie que le cinéma contemporain peut également être privé de couleurs. Et de lumière. Ainsi, toutes les scènes ensoleillées vous paraîtront nimbées d'un voile grisâtre qui ravira les amoureux de Tim Burton période Sleepy Hollow.
- Enfin, soyez rassurés, le cinéma 3 D ne bouleversera pas votre existence de cinéphile et ne mettra pas en danger vos convictions en la matière car il n'apporte strictement rien à un film. C'est pareil, en plus cher et moins confortable.

La semaine prochaine, nous évoquerons une autre innovation enthousiasmante : les essuie-glace à déclenchement automatique en cas de pluie, un formidable progrès pour les conducteurs non-voyants.