Albert Londres fit en 1922 un séjour en Indochine, alors possession française, et en rapporta un court récit de voyage qui fleure bon le colonialisme "civilisateur", le paternalisme condescendant de la IIIe République à l'égard des gentils sauvages et l'élégante ironie d'un homme de lettres qui sait son latin et en a vu les limites dans les tranchées. Je ne résiste pas à l'envie de partager avec vous deux extraits aussi savoureux que bien écrits :
" Chacun vous dira que si ce n'était pour les convenances, le costume qui conviendrait à Saigon serait une simple corde autour des reins. Or, c'est autour du cou que vous l'avez. Vous vous sentez perpétuellement étranglé sans jamais être définitivement pendu. De l'air ! De l'air ! appelle-t-on.
Les deux gentlemen de ma courte histoire portent, montant trois centimètres plus haut que la pomme d'Adam, un faux col dur ; leur plastron est une cuirasse, ils sont en smoking pincé à la taille. Ils font l'effet de deux soutiers qui auraient revêtu un impeccable costume blanc avant de descendre manier le charbon.
- Très rigolo, dit la galerie le premier soir, c'est une bonne blague, comme dans le temps, ce sont deux joyeux lurons.
On les revit, un deuxième, un troisième, un quatrième soir.
- C'est de l'héroïsme, faisait-on. Il faut leur dire que ça suffit, qu'on a ri le compte et les délivrer.
Hélas ! Ce n'était pas une plaisanterie, c'étaient deux Anglais. Ils faisaient de l'humour sans le savoir."

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"Jeudi dernier, je partis sur un petit poney avec un monsieur très bien. Le monsieur n'était pas sur mon poney, il en avait un aussi, pour lui tout seul. Ce fier cavalier s'en allait, par là, dans le pays moï pour tâcher de faire comprendre à ces doux Moïs le bonheur sans nuages que doit éprouver un homme à payer enfin l'impôt. Tout le long de la tournée, les chefs moïs répondirent au monsieur très bien : "Quand monsieur tigre paiera, nous payerons".


Rappelons-le, Albert Londres était journaliste. Quel plaisir de voir que la profession contemporaine dispose encore de belles marges de progrès. Un infini champ des possibles s'étale à nos pieds.