Je ne vous dis pas tout de ma vie privée. Il est des pans entiers de ma sordide existence que vous ignoriez jusqu'à ce jour, pour la paix de votre âme. Au plus secret des glaciales nuits de Nevarsin, Cary Grant m'inflige d'ignobles tortures. L'autre soir, par exemple, le regard innocent et le front lisse, cet enfant de Satan me propose de visionner en sa charmante compagnie "un film de vampires". Les épreuves forgent la relation de couple, lui et moi avons enduré ensemble Underworld et Van Helsing, que peut-il nous arriver de plus ? J'opinai donc du chef et l'infâme en profita lâchement pour passer Twilight I.
Il paraît que ce long métrage a remporté un succès commercial conséquent (malgré un budget global avoisinant les 12,50 euros, dont un dixième pour les effets spéciaux et très exactement 20 centimes pour le staff maquillage et coiffure). Pour tout vous dire, j'ai cru jusqu'à la dernière minute que je regardais un téléfilm calibré pour M6. Je suppose qu' à 14 ans, j'aurais bien aimé. Mais cette époque est si lointaine. Il se trouve, hélas, que je ne me souviens même plus de ce qu'on peut ressentir à cet âge-là. Par contre à mon âge, le sentiment était assez net pour évoquer un léger ennui mêlé de condescendance. A l'intention des rares élus qui ne l'auraient pas encore vu, Twilight est un film d'adolescents pour les adolescents où l'inévitable et omniprésente relation amoureuse (hétérosexuelle et entre blancs, je te rassure) est compromise non par la rivalité entre deux familles ou l'immixtion d'un rival maléfique mais par la mortalité de l'une et l'immortalité de l'autre. De nos jours, les gens se font un monde de trois fois rien. Comme d'habitude, les scénaristes sont passés à côté de l'histoire. Le garçon étant issu d'une famille très aisée et la fille de parents divorcés et plutôt beaufs, il y avait une magnifique satire sociale de l'Amérique rurale contemporaine à brosser. En lieu et place, nous avons droit à une interminable litanie sur le thème de "oh oui, je t'aime, mon amûr, mais rien n'est possibleuh entre nous, car nous sommes trop différents". Tout ça parce que le garçon met trop de fond de teint.
Au terme de 120 lignes d'introduction, j'en arrive donc au coeur de mon propos, à savoir le billet de Pétronille sur Twilight II (que j'ai vu quelques jours après, les procédés utilisés dans ce but par Cary Grant ne vous regardent pas). Car enfin, elle a trouvé les mots justes, ceux que j'ai vainement cherchés durant un peu plus de trois heures (c'est long). Voyez-vous, le héros, celui qui fait chavirer le coeur de l'héroïne (vous me direz, il est payé pour ça, on va pas non plus lui décerner une médaille), celui que Pétronille nomme très justement l'homme-endive et auquel elle attribue avec raison le charisme d'un"brocoli fané", incarne à lui seul le concept d'erreur de casting. Vous voyez Cedric Diggory, dans "Harry Potter et la coupe de feu" ? Bien. Remémorez-vous sa trogne affligeante de collégien anglais propret et ennuyeux à périr (et d'ailleurs...), votre joie sauvage et légitime à le voir mourir héroïquement (et très bêtement) à la fin de l'épisode et votre désappointement lorsque son fantôme fait une guest apparition dans Harry Potter IV. Eh bien, le héros de Twilight, c'est lui. Non, pas Cedric Diggory, puisque Voldemort l'a tué, vous n'êtes absolument pas attentifs. C'est le même acteur, censé jouer le rôle d'un jeune vampire atypique, révolté et exhalant par tous ses pores l'esprit du romantisme noir. Alors disons-le une bonne fois pour toutes, ce garçon, probablement sympathique voisin et charmant collègue au demeurant, semble aussi transgressif qu'un François Bayrou confronté à la question de la propriété privée.
Je regrette d'ailleurs profondément de n'avoir pas vu, en compagnie de ladite Pétronille, cette ode sublime et existentielle au lien pur qui peut unir deux êtres innocents (car nos deux malheureux héros ne peuvent pas ziguenoupiloupiler comme n'importe quels adolescents confrontés à un début de semblant d'intérêt pour un individu de sexe opposé mais pas forcément). Nous aurions pu échanger nos vues sur l'oeuvre, ainsi que des recettes de cuisine, des cartes Pokémon, nos numéros de sécurité sociale ou n'importe quoi pour meubler les innombrables séquences où il ne se passe rien. J'aurais pu lui dire "ah non, je ne suis pas d'accord, le brundinet à la bouche-coussin (copyright Beulogue), je lui trouve le regard chafouin - vous aurez noté que je n'ai pas écrit "de fouine", j'attends la jurisprudence pour savoir si c'est une allusion à caractère antisémite ou pas - et puis je ne m'assois pas sur la bouche des gens que je ne connais pas. Par contre, quitte à faire semblant de fantasmer (à nos âges et à l'heure qu'il est, que veux-tu qu'il nous reste d'hormones ?) sur des personnes avec lesquelles on n'aura jamais de sexualité tangible, j'opterais bien pour la petite Alice, histoire d'aller au bout de la démarche."
Ou Aro Volturi, qui m'a suffisamment émue pour que je croie jusqu'au générique qu'il était interprété par Matthew Bellamy-le-chanteur-de-Muse (la seule vue de ce garçon m'a toujours un peu dédommagée de ma consternante hétérosexualité), ce qui eût constitué un choix des plus judicieux. Avant d'apprendre qu'il s'agissait en fait d'un acteur nommé Michael Sheen et doté dans la vraie vie d'un sourire assez niais pour jouer dans n'importe quel film avec Meg Ryan. IMDB est le bûcher des illusions.

Fiat lux

PS (tiens, quand on parle de bûcher des illusions...) : je vous dirais bien qu'une adaptation cinématographique n'est jamais à la hauteur du roman qui l'a inspirée mais j'ai lu la première page du premier tome à la Fnac et je ne vous conseille pas la traduction française, manifestement sous-traitée au Sri-Lanka auprès d'une association d'insertion d'analphabètes.