O mirifique lecteur citadin et nanti qui te fournis exclusivement chez Fauchon et qui n'oses envisager dans ton loft une simple étagère qui ne fût signée de Sir Terence Conran, ô toi que j'eusse aimé, ô toi qui le savais, ton destin béni des dieux t'a à jamais éloigné des sordides antres que hante la sotte populace, dans sa quête infâme du rabais.
Tu ne sauras jamais l'odeur âcre de la poussière et du solvant qui flotte dans ces tristes hangars où la plèbe désoeuvrée vient dépenser son RMI pour alimenter l'économie mondialisée, celle-là même qui leur a permis de goûter aux joies du chômage de longue durée après vingt-cinq ans d'usine et qui les condamne à garnir leur soixante mètres carrés avec vue sur l'autoroute de camelote chinoise aussi laide que cancérigène.
Tu ne pousseras jamais la porte de ces temples de l'inutile et du hideux. Aussi, ton facteur - habillé chez Armani parce que faut pas rigoler non plus, la concierge n'ouvre pas aux va-nu-pieds et autres importuns colporteurs de la réalité sociale - n'aurait-il jamais l'idée saugrenue de déposer dans ta boîte aux lettres un prospectus de la Foir'Fouille.
Le mien si. Je me ruine à habiter dans une résidence hors de prix avec portail électrique, interphone, triple clavier de code et poignées de portes en bronze pour qu'un prolétaire de la Poste, peut-être même communiste, pollue ma boîte aux lettres de publicités pour pauvres. On croit rêver. Ce cuistre n'a-t-il pas bien lu les lettres dorées qui s'entrelaçent sur la plaque de verre à l'entrée ? Il n'y a pas marqué "immeuble les noisetiers" ou "tour Léon Blum". Non monsieur, ça claque comme un titre d'Anatole France, c'est beau comme un château de la Loire : "résidence Diderot". Ca me paraît clair pourtant. "C'est une résidence très bien fréquentée", nous avait rassurés l'agent immobilier, suggérant par là, dans ce langage délicieux qui fait le charme de sa profession, que l'odieuse mixité ethnique dont on souffre trop souvent dans les transports en commun, nous serait épargnée dans ce havre de francitude préservée.
Et maintenant, voilà-t-y pas qu'un misérable facteur vient jusque dans notre hall pour me menacer. Parfaitement, me menacer. La couverture du dernier prospectus de la Foir'Fouille m'a sauvagement agressée en proclamant bien haut "arrivage massif de vins (rendez-vous en page 6-7)". Remarque, j'ai lu quelque part qu'avec la corde ou les somnifères, on peut toujours se rater. Tandis que là...