Il y a peu, Cary Grant et moi, en parents méritants que nous sommes, avons sacrifié un vendredi soir au loto de l'école du Petit Prince. Je précise que celle-ci est publique et située dans un quartier que nous qualifierons de populaire nonobstant le haut niveau de standing de la résidence qui a l'honneur de nous accueillir. Tous les matins, en accompagnant mon fils unique et choyé jusqu'au temple de la République qui est censé lui inculquer les valeurs de notre beau pays, je vois la France d'en bas et j'ai parfois un moment d'angoisse.
D'abord tu as les parents qui font peur : celui qui a les dents pourries, qui mesure un mètre quatre-vingt-dix et ne se balade qu'en treillis (on voit beaucoup moins souvent sa femme dont le voile et la tenue traditionnelle témoignent de cette extrême pudeur qui l'incite à rester enfermée chez elle). Celle qui oublie sa jupe tous les matins, se promène avec un pull qui descend juste en dessous des fesses mais bien au-dessus des talons aiguilles et oublie aussi de mettre une jupe à sa fille (de quatre ans). Celui qui semble avoir dix-sept ans (les a d'ailleurs peut-être) et dont le rôle de père ne lui paraît pas incompatible avec les valeurs vestimentaires et comportementales de la racaille cathodique dont M6 abreuve les petits déjeuners de la France profonde. Celles qui s'agrippent désespérément à la culture du pays qu'elles n'ont connu que pendant les vacances, dialoguent devant le portail de l'école dans un inextricable salmigondis de français et de langues diverses mais ne prononcent plus un mot dans la langue de Molière dès qu'elles s'adressent à leur enfant. A cinq ans, ce n'est quand même pas compliqué de parler deux langues différentes à la maison et à l'école.
Surtout, tu as le cercle des parents disparus. Ceux que l'on ne voit jamais, qui confient les déplacements école-maison aux grandes soeurs de dix ans qui courent durant tout le trajet et jettent les petits dans la classe pour arriver elles-mêmes à l'heure à l'école. Je suppose que chacun a ses raisons et qu'elles sont on ne peut plus respectables et compréhensibles mais disons que pour certains enfants, la vie sera probablement plus âpre que pour d'autres. Et que j'aimerais ne pas le savoir.
Cary Grant et moi ne gagnons jamais rien. Il est vrai que nous jouons peu, voire pas, car nous sommes un couple sinistre. Nous partîmes donc au loto avec la gaieté insouciante de ceux qui savent qu'ils ne ramèneront pas dans leur appartement cinq canards gras certes sympathiques mais tout même un peu trop vivants. La volaille sur pied est un grand classique des lotos de ma région d'origine. Il semblerait que les habitants de Nevarsin soient moins portés sur l'élevage. Pour autant, les lots proposés ne suscitaient pas une convoitise immodérée et la soirée s'est passée à distribuer des places pour le parc d'attraction local, des services à café et des fers à repasser. Le Petit Prince, durant la partie réservée aux enfants, entamait un de ces caprices d'enfants gâtés dont il a le secret, au motif qu'il n'avait rien gagné, ce qui était en soi proprement scandaleux. Afin de conserver mon calme et de ne pas le hacher menu, je tâchai de ne pas penser à sa chambre qui ressemble à un entrepôt de JouéClub, ni à l'ordinateur personnel de ce petit monsieur, ni à sa console Nintendo DS Lite et ses divers jeux offerts par un grand-père ayant manifestement perdu le sens de la mesure, ni à sa garde-robe composée de vêtements de marque parce qu'une de ses grands-mères considère que le jean d'un enfant de cinq ans doit impérativement être signé Levi's et son tee-shirt Esprit ou Mexx. Pendant que le charmant bambin geignait spasmodiquement comme un caniche sous acides : "mais pourquoi je gagne jamaiiiis. Je veux gagneeeeeer" , je me concentrais sur les numéros de son carton. Or, nous jouions pour le lot de la soirée, à savoir une télé-lecteur dvd qui suscitait des cris hystériques chez nos voisins de moins de douze ans dès que l'un de leurs numéros était annoncé.
Figurez-vous que le Petit Prince l'a gagnée. Je l'ai donc accompagné jusqu'à l'estrade où elle devait lui être remise. Là, une très belle petite fille de dix ans que je croise tous les matins son petit frère à la main, s'est approchée de moi et m'a dit tristement : "il ne me manquait que trois numéros". De ses grands yeux sombres aux longs cils noirs, cette jeune fleur orientale qui aurait immanquablement inspiré de splendides alexandrins à Victor Hugo, a regardé mon fils et m'a demandé : "c'est lui qui a gagné ?". J'ai répondu par l'affirmative. Elle a fixé le Petit Prince deux secondes et, d'un ton ferme, a décidé : "c'est bien", avant de posément se rasseoir.

Je savais depuis longtemps que le hasard était un pourri mais j'ignorais qu'il fût, en outre, de droite.


Fiat lux (et puisque le destin ne respecte rien ni personne, moi non plus)