You don't know how lucky you are, boy
Par Miss SFW le mardi, mai 11 2010, 21:26 - Méditations mystico-gélatineuses - Lien permanent
Il y a peu, Cary Grant et moi, en parents méritants que nous sommes, avons sacrifié un vendredi soir au loto de l'école du Petit Prince. Je précise que celle-ci est publique et située dans un quartier que nous qualifierons de populaire nonobstant le haut niveau de standing de la résidence qui a l'honneur de nous accueillir. Tous les matins, en accompagnant mon fils unique et choyé jusqu'au temple de la République qui est censé lui inculquer les valeurs de notre beau pays, je vois la France d'en bas et j'ai parfois un moment d'angoisse.
D'abord tu as les parents qui font peur : celui qui a les dents pourries, qui mesure un mètre quatre-vingt-dix et ne se balade qu'en treillis (on voit beaucoup moins souvent sa femme dont le voile et la tenue traditionnelle témoignent de cette extrême pudeur qui l'incite à rester enfermée chez elle). Celle qui oublie sa jupe tous les matins, se promène avec un pull qui descend juste en dessous des fesses mais bien au-dessus des talons aiguilles et oublie aussi de mettre une jupe à sa fille (de quatre ans). Celui qui semble avoir dix-sept ans (les a d'ailleurs peut-être) et dont le rôle de père ne lui paraît pas incompatible avec les valeurs vestimentaires et comportementales de la racaille cathodique dont M6 abreuve les petits déjeuners de la France profonde. Celles qui s'agrippent désespérément à la culture du pays qu'elles n'ont connu que pendant les vacances, dialoguent devant le portail de l'école dans un inextricable salmigondis de français et de langues diverses mais ne prononcent plus un mot dans la langue de Molière dès qu'elles s'adressent à leur enfant. A cinq ans, ce n'est quand même pas compliqué de parler deux langues différentes à la maison et à l'école.
Surtout, tu as le cercle des parents disparus. Ceux que l'on ne voit jamais, qui confient les déplacements école-maison aux grandes soeurs de dix ans qui courent durant tout le trajet et jettent les petits dans la classe pour arriver elles-mêmes à l'heure à l'école. Je suppose que chacun a ses raisons et qu'elles sont on ne peut plus respectables et compréhensibles mais disons que pour certains enfants, la vie sera probablement plus âpre que pour d'autres. Et que j'aimerais ne pas le savoir.
Cary Grant et moi ne gagnons jamais rien. Il est vrai que nous jouons peu, voire pas, car nous sommes un couple sinistre. Nous partîmes donc au loto avec la gaieté insouciante de ceux qui savent qu'ils ne ramèneront pas dans leur appartement cinq canards gras certes sympathiques mais tout même un peu trop vivants. La volaille sur pied est un grand classique des lotos de ma région d'origine. Il semblerait que les habitants de Nevarsin soient moins portés sur l'élevage. Pour autant, les lots proposés ne suscitaient pas une convoitise immodérée et la soirée s'est passée à distribuer des places pour le parc d'attraction local, des services à café et des fers à repasser. Le Petit Prince, durant la partie réservée aux enfants, entamait un de ces caprices d'enfants gâtés dont il a le secret, au motif qu'il n'avait rien gagné, ce qui était en soi proprement scandaleux. Afin de conserver mon calme et de ne pas le hacher menu, je tâchai de ne pas penser à sa chambre qui ressemble à un entrepôt de JouéClub, ni à l'ordinateur personnel de ce petit monsieur, ni à sa console Nintendo DS Lite et ses divers jeux offerts par un grand-père ayant manifestement perdu le sens de la mesure, ni à sa garde-robe composée de vêtements de marque parce qu'une de ses grands-mères considère que le jean d'un enfant de cinq ans doit impérativement être signé Levi's et son tee-shirt Esprit ou Mexx. Pendant que le charmant bambin geignait spasmodiquement comme un caniche sous acides : "mais pourquoi je gagne jamaiiiis. Je veux gagneeeeeer" , je me concentrais sur les numéros de son carton. Or, nous jouions pour le lot de la soirée, à savoir une télé-lecteur dvd qui suscitait des cris hystériques chez nos voisins de moins de douze ans dès que l'un de leurs numéros était annoncé.
Figurez-vous que le Petit Prince l'a gagnée. Je l'ai donc accompagné jusqu'à l'estrade où elle devait lui être remise. Là, une très belle petite fille de dix ans que je croise tous les matins son petit frère à la main, s'est approchée de moi et m'a dit tristement : "il ne me manquait que trois numéros". De ses grands yeux sombres aux longs cils noirs, cette jeune fleur orientale qui aurait immanquablement inspiré de splendides alexandrins à Victor Hugo, a regardé mon fils et m'a demandé : "c'est lui qui a gagné ?". J'ai répondu par l'affirmative. Elle a fixé le Petit Prince deux secondes et, d'un ton ferme, a décidé : "c'est bien", avant de posément se rasseoir.
Je savais depuis longtemps que le hasard était un pourri mais j'ignorais qu'il fût, en outre, de droite.
Fiat lux (et puisque le destin ne respecte rien ni personne, moi non plus)
Commentaires
Et bien bravo ! En plus de ressembler à un entrepôt JouéClub, voilà que sa chambre va ressembler à un magasin Darty.
Les enfants, c'est vraiment comme les chats, que des branleurs.
le Petit Prince ne regarde pas suffisamment de séries et téléfilms américains "familiaux", sinon, il aurait donné son lot-télé à la petite fille de dix ans aux grands yeux tristes (sisi, c'est toujours comme ça à la fin de ces films là, pour ça que je consomme peu : culpabilisants, à la fin, ces bons sentiments).
Et qui s'est qui s'est fait un tour de rein à la moustache pour ramener en maugréant le nouvel encombrant au doux logis familial ? C'est Caryyy Graaant...
Signé : un autre infanticide en sursis trèèès compatissant bien que se gaussant gentiment à l'endroit de ces parents d'enfants uniques qui ignorent au fond leur bonheur et leur tranquillité...
Parce qu'à plusieurs, figurez-vous, ils se battent, ils se dénoncent, ils se jalousent, ils se poussent au crime ou se poussent tout court (surtout dans la rue, au bord du trottoir...), ils surenchérissent dans la jérémiade revendicatoire...
Engagez-vous, rengagez-vous, qu'ils disaient !
Je m'interroge depuis un certain temps déjà : mais qu'est-ce qui pousse donc les gens à procréer?
(Entre les discours mièvres des uns et la lassitude des autres, je suis perdue! ) L'instinct de survie de l'espèce, me direz-vous? M'enfin...Il doit bien y avoir quelque "chose" d'autre. Mais non, vraiment, j'ai beau me gratter, je vois pas...
Bah il est triste votre billet...
Bien sur que le hasard ne peut pas sourire à tout le monde, bien sur que votre bambin aurait certes plus mérité de gagner une paire de baffe pour caprice injustifié que ce gros lot qui aurait du aller à cette gamine attachante, mais le jeu est espoir, et non salaire...
Imaginez que cette console aurait pu être source de conflits au sein de cette famille, que le père aurait donné raison au fils, que la fille aurait pris une rouste... Allez, je vous le dis, tout est au mieux dans ce merveilleux monde, et filez donc cuisiner pour vos hommes, femme de trop d'esprit...
Je HAIS les activités organisées par l’école.
Les représentants des parents d’élèves quant à eux semblent adorer ces occasions de passer un bon moment ensemble pour parler de nos chérubins et regorgent d’idées et de propositions, que je décline toujours poliment l’air semi navré.
Lorsque ma progéniture allait encore à la maternelle, une maîtresse épuisée, me confessait qu'elle se sentait inadéquate, car on lui reprochait de ne pas organiser suffisamment d'activités les week-ends pour les parents ! Ce en réponse à mes récriminations devant l'afflux de billets d'invitation pour "journée nettoyage de la cour d'école", "après midi partage de gâteaux faits maison", "soirée décoration du hall d'entrée de l’école pour Noël, Paques, épiphanie"!!!
Vous me direz que ces activités partaient d’un bon sentiment : on donne un coup de main en mettant la main à la pâte, car bien entendu nous n’avons rien à faire le week-end, nos semaines étant absolument oisives. Comme ça en plus de m’énerver, ça avait le don de me ficher mauvaise conscience.
Loin de moi l’idée de geindre sur ma vie et mes journées qui savent être stressantes et fatiguantes et lassantes … quoique… toujours est-il que je ne vois aucune raison valable de me forcer de surcroît lors de mes moments libres. Pourquoi dois je passer une soirée avec des personnes inconnues dont je n’ai nulle envie de faire connaissance ?
(bon, ok, je l’avoue j’ai rencontré des parents qui se sont avérés être des êtres humains normaux, habillés normalement, capables de tenir des propos intelligibles voire intéressants, avec une conception saine - selon mes critères certes - de la vie et de l'éducation de la descendance)
Je ne me soumets donc en ronchonnant qu’à la traditionnelle pizza de fin d'année (Les italiens sont très joviaux). Si je ne suis pas assise près des quelques parents de mon goût, je serre intérieurement les dents pendant les 3 heures que dure cette soirée dans la pizzeria bondée, où les enfants courent gaiement autour des tables en piaillant, car - bien entendu, et c'est réglé comme du papier à musique - ces soirées là, début juin en Italie, il pleut des cordes ! Les enfants ne peuvent donc aller dans le magnifique parc/jardin de la pizzeria qui avait justement été sélectionnée pour son magnifique parc/jardin et non pour les prouesses du pizzaiolo
(il est une règle universelle ici : si c’est un bon endroit pour y aller en famille tu bouffes mal, si tu c’est bon c’est tout petit et les enfants ne peuvent pas faire un pas… je ne vois pas ce qui empêche de proposer les 2 services à la fois, sans doute une vieille loi mussolinienne non abrogée qui l’interdit)
Dois je également vous parler de mon Cary Grant perso qui est encore plus snobinard et fait franchement la gueule dès qu'il est obligé de partager une table de restaurant avec plus de 6 personnes (c'est le genre de type qui veut regarder tous les matchs de foot de la coupe du monde TOUT SEUL en paix sur son canapé, non so se mi spiego)
Mais la soirée loto pour enfants et parents.... là... je dis chapeau !
Il faut être profondément sournois pour organiser ça.
@ Petit Prince:
Je trouve que tu l'as mérité ton lot, mon garçon. Tu avais ta petite grille comme tout le monde. Tu ne vas quand même pas t'excuser d'avoir des parents attentionnés et des grands parents qui te couvrent de cadeaux.
@ Hasard :
Depuis que vous êtes passé à droite elle est devenue décomplexée.
Killer Queen > Ah non. Les chats peuvent être utiles, eux.
Mystik > tu ne crois pas si bien dire. Je lui ai proposé de donner sa télé à l'école, il s'est agrippé au carton en couinant. Encore un qui n'est pas prêt pour Proudhon.
Dhombres > Pour quelle raison pensez-vous que nous n'en avons qu'un ?
Taupe > je me permets d'attirer votre attention sur un détail amusant : dans un couple, on est deux.
Je pense que cette petite contrainte explique à elle seule l'existence de pas mal d'êtres humains dans les pays où la contraception est pourtant communément répandue.
philachev > moi aussi, je trouve ce billet triste. Et plus encore les diverses observations qui me l'ont inspiré.
Minaviz > Pour ma part, je suis plutôt favorable aux actions collectives, aussi barbantes soient-elles. C'est toujours plus positif que de croiser des parents qui détournent les yeux quand vous les saluez.
raven-hs > je pars du principe que mon fils à droit au meilleur. Et que les millions d'enfants qui n'ont pourtant pas accès à une nourriture suffisante ni à de l'eau potable y ont le même droit. Comme quoi, entre le droit et la réalité il y a parfois de légères distorsions.
Par conséquent, je ne lui demande pas de s'excuser mais seulement d'arrêter de couiner pendant plus de cinq minutes consécutives.
@ SFW : Sans doute parce que vous l'avez écrit vous-même, chère âme ; on ne la fait pas au lecteur attentif : http://www.lemonz.info/blog/dotclea...
Je conviens toutefois que dans ces quelques mois d'intervalle vous pûtes doubler la mise (ou alors j'ai encore loupé une marche, ce qui n'est pas non plus exclu)...