Ceux qui me connaissent dans la vraie vie (mais si, tu sais bien, celle où les gens meurent) ont noté que je ne ne déparerais pas dans la foule barcelonaise (ou madrilène) et que ma ressemblance avec Claudia Schiffer se limite à ce seul point commun : nous avons chacune un nez (et des oreilles).
Dans mon sud-ouest natal, cette ostensible ascendance outre-pyrénéenne est une caractéristique communément répandue et garantit un parfait anonymat de la place du Capitole aux ruelles d'Ax-les-Thermes, où l'on ne se retourne guère que sur les personnes de plus d'un mètre soixante-quinze dont la carnation dite du homard cuit trahit la nationalité aussi étrangère que septentrionale (c'est-à-dire au-dessus de Cahors).
J'ai tendance à oublier que Nevarsin se situe irrémédiablement au nord.
Or, figurez-vous qu'hier, alors que toute mon intelligence était accaparée par la résolution d'une opération particulièrement complexe (0,90 moins 0,56) devant la machine à affranchir de mon bureau de poste, un vieil Arabe, manifestement empêtré dans la perfidie technologique de son téléphone mobile, s'est approché de moi et m'a gratifiée d'un retentissant "salamalekum" auquel j'ai rétorqué un bonjour tout aussi net. Là-dessus, le bonhomme entame un discours dans la langue de ses ancêtres et force me fut d'admettre que je n'y comprenais goutte. Mes yeux écarquillés et ma réponse de haute volée littéraire : "gné ?", plongèrent mon interlocuteur dans une stupeur manifeste. "Quoi, tu ne parles pas la langue arabe ?" me dit-il, incrédule, dans un français impeccable. Cet homme-là a dû rentrer chez lui en maugréant contre la déliquescence de la culture du pays ancestral chez les jeunes issus de l'immigration.
Quant à moi, je me demande si le soleil de ces dernières semaines n'aurait pas porté un coup aussi sournois que fatal au teint d'endive que j'arbore fièrement depuis mon adolescence.