Si vous ne lisez déjà Le Monde, je ne saurais trop vous conseiller de vous y convertir vitement. En premier lieu parce que les prochains numéros seront peut-être amenés à devenir collectors (dans la mesure où, du naufrage de l'Aurore, avait émergé Desproges, je me prendrais presque à le souhaiter). Ensuite parce que, malgré l'agonie économique de mon quotidien de référence préféré, certains articles continuent à valoir leur pesant de cacahuètes. Aujourd'hui, une interview-fleuve de Jean-François Copé occupait la presque totalité de la page 8, habituellement consacrée à la rubrique "France" mais, pour l'occasion, dévoyée au profit de la thématique "divertissement".

La photo présente un président du groupe UMP les bras ballants et le sourire crispé dans un élégant couloir de l'assemblée nationale, sous le désopilant titre-citation : "il faut remplacer la dépense publique par le travail". Chers amis, relevez-vous, un peu de tenue que diable, ne vous laissez pas gagner aussi vite par l'hilarité. D'autant que le meilleur est à venir : "les collectivités locales doivent aussi s'y mettre. Je préconise un bonus-malus sur la dotation globale de fonctionnement versée par l'Etat. Les collectivités qui réduisent leurs dépenses seraient encouragées. A l'inverse, celles qui ne voudraient pas comprendre qu'on a changé d'époque seraient moins bien dotées". Je ne voudrais pas faire ma pénible, encore que ce soit l'un de mes derniers et plus vifs plaisirs, mais il me semble que les décentralisations successives ont transféré bon nombre de dépenses relevant du social aux collectivités territoriales. Or, il s'agit de dépenses obligatoires - on peut le regretter mais le Conseil général des hautes plaines de Trifouilly ne peut ni modifier les conditions d'attribution du RSA, ni réduire son montant - et il se trouve, c'est scandaleux, des départements particulièrement affectionnés par ces fichus rmistes dont le budget "social" représente la majeure partie des dépenses. Pour peu qu'ils aient quelques vieux surnuméraires dans les maisons de retraite et une génération de bébés de l'an 2000 approchant dangereusement des années collège, ces fieffés crétins de province ne vont pas vouloir comprendre qu'on a "changé d'époque".

Heureusement, Jean-François Copé, fidèle serviteur de notre président bien-aimé (on a le Michel Debré que l'on mérite), se lance dans la réflexion politique de haut vol avec l'aide précieuse d'un club de triturage de méninges à destination de l'élite intellectuelle de son parti. Autant dire qu'ils pourront organiser leurs assemblées plénières dans une Smart. "Il faut donc, comme cela se fait aux Etats-Unis, des clubs à l'indépendance d'esprit beaucoup plus importante, qui sollicitent des personnalités de tous bords et de toutes sensibilités (ndlr : entendons-nous bien, de tous bords et de toutes sensibilités de droite bien née, ce n'est pas non plus l'auberge espagnole, manquerait plus qu'on se coltine des communistes, il paraît qu'il en reste, des féministes ou des pauvres) pour apporter des idées nouvelles à notre candidat". A l'évidence, "il faut remplacer la dépense publique par le travail" mérite de figurer au panthéon de ces idées neuves, nouvelles et innovantes. A quand le prix du concours Lépine pour Jean-François Copé ?

Quand je pense que je me languis depuis des années à attendre mon visa pour le pays des Bisounours. Alors qu'il suffit manifestement de poser son séant aux premiers rangs de l'assemblée nationale pour vivre dans un monde enchanté. Quand je pense qu'à chacun de mes trajets de métro aux heures de pointe je plaignais mes voisins au visage gris et fatigué, croyant naïvement qu'ils étaient épuisés par un morne et aliénant labeur. Alors que pas du tout, ce sont d'éternels estivants qui font du pédalo sur la vague en rêvant, aux frais de la société, de surcroît. Comme vous, comme moi, comme tout ce petit peuple de feignasses qui se promène en sifflotant cinq à six jours par semaine et que de valeureux responsables politiques voudraient bien remettre au travail. Je crois que je vais voter à droite. Moi aussi, je veux nager dans l'euphorie.

Fiat lux