Je crois avoir déjà évoqué ici mes rapports pour le moins dubitatifs avec les paradis artificiels et les addictions de toute nature. Ce mépris pour la fuite et l'oubli date de fort longtemps et a rapidement succédé à ma courte expérimentation de la traditionnelle biture lycéenne des fins de semaine. Depuis, je traîne comme un boulet cet incurable chagrin de la lucidité que ne saurait pas davantage distraire une bouffée de cannabis qu'une bouteille de vodka. Bien plus tard, j'ai trouvé chez les Strokes les mots qui fredonnaient ce grand malheur de n'avoir pas d'issue de secours : "i don't feel better when i'm fucking around, i don't write better when i'm stuck in the ground". Rien ne peut me consoler d'être ce que je suis.

Vous comprendrez alors la profondeur glacée de ma solitude lors de ces soirées où mes semblables "font la fête". La seule notion de fête m'est inaccessible. Quel mystérieux motif peut bien pousser ces gens que - pour certains - j'aime voire estime, à s'agiter inconsidérément, beugler sans préavis, boire leur poids en bière (avant que de le vomir) et finir la soirée en faisant la chenille sur la musique de la danse des canards ? Oublient-ils ainsi qu'ils vont mourir et qu'avant cela ils auront à affronter toute la misérable laideur d'une existence humaine ? Croient-ils pouvoir fuir, espèrent-ils ne pas se réveiller ? Ou essaient-ils d'oublier avec le rosé à quel point la pizza était mauvaise ? Dans cette dernière hypothèse, qu'il me soit permis d'avancer quelques doutes quant aux chances de succès de leur stratégie. Non parce que bon, le rosé n'a jamais aidé personne à digérer. Mais je m'égare.

Car mon unique but était de vous indiquer la force de ma répugnance lorsque je constatai avec effroi que le seul moyen de lutte biologique à ma portée contre les limaces boulimiques qui saccagent mes pauvres salades restait l'écuelle de bière (je crois vous avoir également parlé de mon potager de deux mètres carré). Imaginez mon trouble lorsque je songeai à ces coupables mollusques se noyant dans l'objet de leur convoitise, gorgés d'alcool jusqu'à l'étouffement avant que de mourir dans les hoquets éthyliques de la dépravation la plus sordide. Je fis pourtant taire mes scrupules. Je déposai l'abject guet-apens entre deux rangs de scarole et attendis, l'âme tenaillée par le remords. Le lendemain, je me dirigeai vers le carré de la honte, prête à me débarrasser des victimes de ma répugnante besogne.
La coupelle trônait, intacte, et je compris alors que la malédiction n'aurait ni fin ni terme. Il a fallu que je tombe sur des limaces straight edge.


* Oui, bien sûr que ce titre existe, pour qui me prenez-vous donc, je n'ai qu'une parole, qu'un honneur et surtout qu'une ligne éditoriale (cependant, pour une raison qui m'échappe totalement, il faut l'ouvrir dans une nouvelle fenêtre).