Maintenant que plus personne ne s'y intéresse et que nous pouvons donc en parler calmement entre gens de bien, j'aimerais vous dire un mot à propos des récentes catastrophes advenues à l'empire du soleil levant ou plus exactement de leur traitement médiatique par la meilleure presse du monde, à savoir la nôtre. Non, parce si vous voulez réellement mon avis sur les séismes, les tsunamis et les explosions de réacteurs nucléaires, je ne voudrais paraître péremptoire et manichéenne mais je pense que ce n'est pas bien. Et tant pis si je me fais des ennemis en m'exprimant aussi brutalement. Je ne crains rien ni personne, l'essence de la rebellitude coule dans mes veines.
Je n'ai pas en vain été titulaire d'une carte de presse et membre de cette belle corporation du journalisme. Ami lecteur, je dois te dire qu'une pointe de regret m'a d'ailleurs transpercée à la lecture du dernier billet d'Aliocha. Ah, si seulement j'avais encore exercé cette courageuse profession, j'aurais pu moi aussi m'adonner aux joies du contorsionnisme éthique et chercher quel wagon bancal accrocher aux malheurs du peuple japonais pour tenter d'intéresser mes crétins de lecteurs à ce drame. Dans la mesure où j'écrivais pour la presse technique, l'exercice promettait d'être périlleux, mais c'est un détail qu'un professionnel digne de ce nom se doit d'ignorer avec superbe.
Car Aliocha observait avec raison que, quelle que soit l'ampleur de la tragédie qui frappe nos semblables des antipodes, la presse française s'ingénie à trouver l'angle, fût-il hautement improbable, qui "rapprocherait" le malheur de nos petites vies. Sans quoi, le lecteur qui est un sot comme chacun sait, sans quoi il serait journaliste, se désintéressera du sujet. En l'occurrence, alors que des milliers de Japonais vivent dans des conditions précaires sans savoir combien de proches leur restent, la France qui a laissé ses décideurs repartir pour un tour de nucléaire sans piper mot, se préoccuperait soudain du niveau de sécurité de ses centrales. Est-il donc si insurmontable de penser quelques minutes à quelqu'un d'autre qu'à soi ? Ou bien la pseudo intelligentsia qui tient les rênes des media a-t-elle décidé que la populace était incapable de cette abstraction ?
Lorsque j'ai débuté, mon employeur du moment soutenait à qui voulait l'entendre que les faits divers faisaient vendre et placardait d'énormes photos de voitures accidentées en Une. Je rasais les murs en espérant que ma boulangère ignorait que je travaillais pour ce journal. Et puis, la vie est tout de même facétieuse, nous nous sommes aperçus que beaucoup achetaient notre parution pour lire les compte-rendus de conseils municipaux que nous étions les seuls à suivre en intégralité.
La plupart des patrons de presse sont persuadés de savoir ce que veulent ces imbéciles de lecteurs. Les uns après les autres mettent la clef sous la porte, toujours sûrs d'avoir saisi l'essence de leur métier. Ils prennent leur petit carton et vont un peu plus loin resservir à d'autres la même soupe condescendante.
Et pourtant, si cela était, s'ils avaient finalement raison, si le lecteur lambda ne s'intéressait qu'à son inepte nombril ? Eh bien, il faudrait bien peu se respecter pour accepter de se plier à cette sotte exigence de ne parler aux gens que d'eux. Il faudrait n'avoir pas un regard pour les grands de cette profession qui, d'un article, ont fait fermer un bagne en Guyane ou ouvrir les yeux sur la torture en Algérie. Il faudrait mépriser ses lecteurs au point de ne plus croire en son métier. Et il faudrait alors que j'estime encore moins mon ancienne corporation. Ce qui, en vérité je vous le dis, est tout bonnement impossible.

Edit : un exemple éloquent du respect absolu que voue la presse française à ses lecteurs nous est fourni par Le Monde Magazine daté du 19 mars et titrant en Une : "Japon, un peuple face aux cataclysmes". En page 57, bien loin du dossier central et dans la rubrique musique, la chronique enthousiaste de l'album de The Shoes se conclut par cette flamboyante formule : "Au Japon, on ne parle déjà que d'eux". Comme quoi, il n'est jamais inutile de relire ses pages avant que de les envoyer à l'imprimeur, fussent-elles prêtes depuis deux bonnes semaines. Comme quoi également, certains rédacteurs en chef et secrétaires de rédaction sont surpayés.