700 millions de Chinois et moi et moi et moi
Par Miss SFW le lundi, mars 21 2011, 22:07 - Bien plus qu'un métier... - Lien permanent
Maintenant que plus personne ne s'y intéresse et que nous pouvons donc en parler calmement entre gens de bien, j'aimerais vous dire un mot à propos des récentes catastrophes advenues à l'empire du soleil levant ou plus exactement de leur traitement médiatique par la meilleure presse du monde, à savoir la nôtre. Non, parce si vous voulez réellement mon avis sur les séismes, les tsunamis et les explosions de réacteurs nucléaires, je ne voudrais paraître péremptoire et manichéenne mais je pense que ce n'est pas bien. Et tant pis si je me fais des ennemis en m'exprimant aussi brutalement. Je ne crains rien ni personne, l'essence de la rebellitude coule dans mes veines.
Je n'ai pas en vain été titulaire d'une carte de presse et membre de cette belle corporation du journalisme. Ami lecteur, je dois te dire qu'une pointe de regret m'a d'ailleurs transpercée à la lecture du dernier billet d'Aliocha. Ah, si seulement j'avais encore exercé cette courageuse profession, j'aurais pu moi aussi m'adonner aux joies du contorsionnisme éthique et chercher quel wagon bancal accrocher aux malheurs du peuple japonais pour tenter d'intéresser mes crétins de lecteurs à ce drame. Dans la mesure où j'écrivais pour la presse technique, l'exercice promettait d'être périlleux, mais c'est un détail qu'un professionnel digne de ce nom se doit d'ignorer avec superbe.
Car Aliocha observait avec raison que, quelle que soit l'ampleur de la tragédie qui frappe nos semblables des antipodes, la presse française s'ingénie à trouver l'angle, fût-il hautement improbable, qui "rapprocherait" le malheur de nos petites vies. Sans quoi, le lecteur qui est un sot comme chacun sait, sans quoi il serait journaliste, se désintéressera du sujet. En l'occurrence, alors que des milliers de Japonais vivent dans des conditions précaires sans savoir combien de proches leur restent, la France qui a laissé ses décideurs repartir pour un tour de nucléaire sans piper mot, se préoccuperait soudain du niveau de sécurité de ses centrales. Est-il donc si insurmontable de penser quelques minutes à quelqu'un d'autre qu'à soi ? Ou bien la pseudo intelligentsia qui tient les rênes des media a-t-elle décidé que la populace était incapable de cette abstraction ?
Lorsque j'ai débuté, mon employeur du moment soutenait à qui voulait l'entendre que les faits divers faisaient vendre et placardait d'énormes photos de voitures accidentées en Une. Je rasais les murs en espérant que ma boulangère ignorait que je travaillais pour ce journal. Et puis, la vie est tout de même facétieuse, nous nous sommes aperçus que beaucoup achetaient notre parution pour lire les compte-rendus de conseils municipaux que nous étions les seuls à suivre en intégralité.
La plupart des patrons de presse sont persuadés de savoir ce que veulent ces imbéciles de lecteurs. Les uns après les autres mettent la clef sous la porte, toujours sûrs d'avoir saisi l'essence de leur métier. Ils prennent leur petit carton et vont un peu plus loin resservir à d'autres la même soupe condescendante.
Et pourtant, si cela était, s'ils avaient finalement raison, si le lecteur lambda ne s'intéressait qu'à son inepte nombril ? Eh bien, il faudrait bien peu se respecter pour accepter de se plier à cette sotte exigence de ne parler aux gens que d'eux. Il faudrait n'avoir pas un regard pour les grands de cette profession qui, d'un article, ont fait fermer un bagne en Guyane ou ouvrir les yeux sur la torture en Algérie. Il faudrait mépriser ses lecteurs au point de ne plus croire en son métier. Et il faudrait alors que j'estime encore moins mon ancienne corporation. Ce qui, en vérité je vous le dis, est tout bonnement impossible.
Edit : un exemple éloquent du respect absolu que voue la presse française à ses lecteurs nous est fourni par Le Monde Magazine daté du 19 mars et titrant en Une : "Japon, un peuple face aux cataclysmes". En page 57, bien loin du dossier central et dans la rubrique musique, la chronique enthousiaste de l'album de The Shoes se conclut par cette flamboyante formule : "Au Japon, on ne parle déjà que d'eux". Comme quoi, il n'est jamais inutile de relire ses pages avant que de les envoyer à l'imprimeur, fussent-elles prêtes depuis deux bonnes semaines. Comme quoi également, certains rédacteurs en chef et secrétaires de rédaction sont surpayés.
Commentaires
Seigneur, je viens de me fader tout ton article et à aucun moment tu ne parles du sort des vendeuses en boulangerie qui se sont pris une écharde dans le doigt dimanche dernier en attrapant une baguette posée sur le meuble en bois de leur magasin et qui ont toujours super mal depuis ?
COMMENT VEUX TU QUE JE M'INTERRESSE A TON MISÉRABLE BLOG SI TU NE FAIS MÊME PAS L'EFFORT DE T'INTÉRESSER D'ABORD A MON EXISTENCE ???
Vous, les journalistes, vous êtes vraiment tous pourris.
C'est un peu l'histoire de la poule et de l'oeuf, mais quand on voit le niveau de réflexion, la profondeur des enquêtes, l’objectivité et la compétence qui caractérise les journalistes on ne peut que s'indigner de l'absence de gratitude de leur lecteurs...
J'ai été longtemps persuadée, sotte et naïve que j'étais, que c'était un phénomène typiquement américain. Qu'il n'y avait qu'aux États-Unis où l'on s'intéressait si peu aux autres qu'une information sur un événement hors des frontières, quel qu'il soit, n'avait d'intérêt que si raccroché au nombril américain du monde. « Séisme de magnitude 9.0 sur l'échelle de Richter au Japon : à quand le Big One en Californie ? De part et d'autre de la faille de San Andreas, les Américains s'émeuvent du sort de leurs congénères japonais* ».
Puis je suis revenue en France et j'ai ouvert les yeux.
Afin que tu puisses continuer à désespérer de l'humanité toute entière, sache que c'est aussi pareil en Allemagne — ça faisait pas deux heures qu'on avait appris pour le séisme que ça parlait d'arrêter le nucléaire là, maintenant, tout'suite. On notera cependant à la décharge des Allemands qu'arrêter le nucléaire là, maintenant, tout'suite est une préoccupation pour une bonne partie d'entre eux constante et inébranlable ; contrairement aux Français ou aux Américains ils n'ont donc pas eu besoin de redécouvrir le concept.
* Quand ils ne sont pas occupés à dire que c'est une récompense divine pour Pearl Harbor. Quoi, Hiroshima, Nagasaki, arrête de me parler en niakoué, je comprends rien à ce que tu baraguouines.
Comme la police et les services hospitaliers, le journalisme se doit être de proximité. Encore faudrait-il qu'il accomplisse correctement le job attendu, ce qui n'est hélas pas toujours le cas.
Nous avons ainsi voté en décembre dernier, en assemblée générale extraordinaire de copropriété, une décision relative à l'ornementation des balcons de l'immeuble par des palmiers nains (coût : 58 € par lot). Eh bien, croyez-le ou non, le journal local n'a estimé utile de fournir une quelconque information sur l'éventuelle affectation desdites plantations par l’imminent passage du panache radioactif fukushimais ! Révoltant.
Dix ans de catastrophes naturelles, sans parler de celles provoquées par l'homme les années de relâche, me font considérer la page des faits divers comme une note d'espoir et d'optimisme.
Hyper mal barrée je suis.
Je travaille en bibliothèque, et le problème dont tu parles s'applique aussi à nous (Ah ah ah ! J'ai trouvé une raison pour m'intéresser à ton billet !)
Sérieusement, c'est toujours pareil ; si on n'achète que ce qui sera beaucoup lu, on se retrouvera avec des étagères pleines de Twilight et beaucoup de lecteurs qui ignorent qu'il existe autre chose. Donc acheter Twilight, oui, mais pas seulement. Donc dans le cas du journalisme, parler du petit bout de la lorgnette, pourquoi pas, mais pas en priorité et pas que de ça.
Moi qui pour quelques semaines encore habite la riante ville de Châlons-en-Champagne me souviendrais longtemps de la Une de l'Union qui suivit la récente catastrophe ferroviaire belge (rappelez-vous, deux trains s'étaient percutés de plein fouet) : s'y étalait en gros avec une pointe de fierté mal dissimulée, je cite, "La seule victime française est châlonnaise !" (point d'exclamation authentique).
il me semble qu'il fut un temps pas si lointain (bien que j'étais déjà là quand le T Rex mangeait des gens, dixit mes sales mioches, dieu bénisse la ligature des trompes, amen) où on savait pratiquer le rapprochement du nombril avec élégance.
à cette époque on aurait sans doute montré les élans de solidarité de la population japonaise aux prises avec le drame et axé le reste de l'article sur la soeur jumelle se développant chez nous, mais oui lecteur là juste en bas de chez toi, pour cette même cause dramatique, tes frères français baguette béret se mobilisent regarde même toi tu peux faire quelque chose.
Là j'avoue que la démarche journalistique, rien qu'à la comparer au dernier tsunami ayant fait la une il y a quelques toutes petites années, me laisse pantoise.
Tout ça n'est pas sans me rappeler Brel et les Dames Patronnesses...ce n'est pas la première fois hélas, dans ces années noires et obscures de l'Histoire de ce que le hasard m'a donné pour pays, que j'ai cette vilaine impression qu'on y choisit ses malheureux et qu'on les habille pour mieux les reconnaître au JT.
(sur ce je m'en retourne faire des meringues dans le vain espoir de pouvoir un jour partager ces bonheurs simples avec d'autres humains que mes enfants parce que je ne veux pas admettre que la convivialité est morte elle aussi, je suis en plein déni je vous le dis)
Aurélia > désolée mais ma dernière enquête marketing m'a amenée à un repositionnement stratégique sur la cible des vendeurs de chaussures. C'est la dure loi du marché, hein.
philachev > à cet égard, la situation des journalistes me paraît d'ailleurs comparable à celle des politiques.
Krazy Kitty > il n'y a donc point d'issue ? Merci d'avoir levé ce dernier doute. C’est reposant la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir. Comme disait l'autre.
Glbk > Hélas, la profession est minée par des incapables qui, bien que fort heureusement minoritaires, n'en créent pas moins d'irréparables dommages à l'honneur du journalisme.
Minaviz > Et le sudoku vous tient lieu de polar érotique ?
Anna > Non, on n'achète pas Twilight. Pas même en anglais. Ou bien l'Histoire nous jugera.
Gwynplaine > Effectivement. Un grand moment de journalisme qui ensoleillera à jamais mes longues soirées d'hiver.
pupuce > Peut-être que si vous mangez suffisamment de meringues, le blanc d'oeuf bouchera vos trompes. Hélas, le mal est déjà fait.
vous êtes cruelle miss.
le mal est tout de même mieux que sa mère rassurez vous.
Dites-donc, rien à voir avec le sujet, mais je viens de faire une découverte qui a radicalement bouleversé ma vision du monde.
Votre supercherie est éventée, chère hôtesse : votre lieu d'habitation, Nevarsin, N'EXISTE PAS !!! AH AH AH !!! En fait, vous n'êtes même pas habitante de la Terre, vous êtes Dieu en personne qui s'adresse à nous via ce blog !
(Je ne vois pas d'autre explication possible : l'internet mondial n'a jamais entendu parler de cette commune, en dehors d'une mention dans un livre de Marion Zimmler Bradley) (Ou alors, vous êtes une sorte de Dame du Lac - le doute m'habite)