Ce brillant morceau d'indie folk que j'écoute en boucle dans ma voiture m'a, l'autre jour, plongée dans les périlleux abîmes du souvenir.
J'avais 17 ans, je n'habitais plus chez mes parents, j'étais en terminale et j'avais décidé que la philosophie allait répondre aux douloureuses questions qui me taraudaient, depuis la dernière année de maternelle pour certaines. Je déployais donc un zèle acharné dans l'étude de cette matière, effort d'autant plus méritoire que je me heurtais à un rapport travail/résultats particulièrement décevant.
Je n'avais commencé à établir un semblant de rapports humains avec mes contemporains qu'en entrant au lycée et encore ces relations étaient-elles demeurées embryonnaires durant l'année de seconde. Hormis quelques rares élus qui trouvaient grâce à mes yeux hautains, je considérais la masse de mes congénères comme nulle et non avenue. Je méprisais préférentiellement les capitaines de l'équipe de football et leurs pom-pom girls version franchouillarde qui portaient pour 2000 francs de vêtements, n'avaient pas d'acné et faisaient rêver la plèbe. Deux mâles alpha attiraient prioritairement mes foudres. Fils de notables locaux, aussi méprisants qu'incultes, ils étalaient bruyamment leur vacuité crasse sur les sièges du fond du bus que je prenais matin et soir. Ces enfants chéris du sort, adulés par leur famille, qui attendaient sereinement leur héritage en végétant derrière leur sourire de star et leur coupe impeccable avaient le don de m'agacer. Je me souviens m'être souvent et copieusement gaussée de l'un des deux, dont l'indigence intellectuelle était particulièrement manifeste, avec un camarade aussi binoclard et helléniste que moi. Nous étions, nous aussi, de petits cons.
Puis vint la terminale et la rétive philosophie. Je m'échinais, ce soir-là, sur une dissertation, dont j'ai oublié le sujet, et je m'interrogeais sur l'existence de Dieu. Ecartelée entre Freud et Descartes, je ne savais quel parti choisir. Mes capacités de réflexion étaient parfaitement dépassées par cette question et je commençais à me demander si la philosophie m'apporterait autre chose que le sentiment d'être fort sotte. Là-dessus, le téléphone sonna. C'était ma mère. Elle me demanda si je me souvenais des deux fils prodigues précités. Je lui dis que oui. Elle m'asséna alors qu'en rentrant de discothèque en compagnie de deux jeunes filles de leur âge, deux soeurs, leur voiture avait quitté la route pour s'écraser dans une vigne en contrebas. Ils avaient brulé vifs, tous les quatre et des témoins les avaient entendu crier. J'ai raccroché. J'ai pensé à leurs vingt ans qu'ils n'auraient pas, à leurs parents, à cette horreur sans nom et j'ai compris qu'il y aurait désormais une question que je ne me poserais plus.